1. La sincérité et le silence : questions partagées par les critiques contemporains
Cette présentation est basée sur celle faite en juin dernier à Paris lors de la journée dâétudes intitulée « Maurice Merleau-Ponty et les Recherches sur lâusage littéraire du langage ». Cette journée dâétudes était consacrée à l’ouvrage de Merleau-Ponty intitulé Recherches sur l’usage littéraire du langage, publié en 2013. Cet ouvrage est une compilation par lâéditrice Benedetta Zaccarello des notes de cours donnés au Collège de France en 1953. Bien que fragmentaires, ces notes permettent dâimaginer le contenu des cours dispensés au Collège de France en 1953. Peu de gens savent que le philosophe de la Phénoménologie de la perception sâest intéressé avec autant dâardeur à lâusage littéraire du langage. Le fait que Merleau-Ponty ait abordé ce thème lors de son premier cours au Collège de France montre quâil sâinspirait des cours de Poétique donnés par Paul Valéry au Collège de France, tout en répondant aux débats des années 40-50 sur le langage littéraire. Il sâagit notamment des débats de Brice Parain, Jean Paulhan, Sartre et Blanchot. Il suffit de consulter la table des matières pour constater que Merleau-Ponty sâappuie clairement sur les débats soulevés par Sartre dans Quâest-ce que la littérature ? De plus, selon Zaccarello, le titre Recherches sur lâusage littéraire du langage sâinspire de lâouvrage de Parain publié en 1942, Recherches sur la nature et les fonctions du langage. Quant à Blanchot, Merleau-Ponty fait référence à lâessai « Valéry et Faust » dans la partie consacrée à Valéry, et cite également, un passage de « La solitude essentielle », publié en janvier 1953. Le fait que « briser » dans « Ãcrire, câest briser le lien qui unit la parole à moi » soit remplacé par « tisser », qui signifie exactement le contraire, est peut-être une erreur de transcription significative. Si les deux personnages principaux analysés dans ce cours sont Valéry et Stendhal, les questions examinées reprennent ainsi le débat de lâépoque sur le langage littéraire. Alors, quels sont les principaux problèmes soulevés ? Il sâagit de la sincérité de lâécrivain et du silence. Le silence est précisément la question soulevée par Brice Parain dans Recherches sur la nature et les fonctions du langage en 1942, à laquelle Sartre a répondu de manière critique dans son essai « Aller et retour » en 1944. Recherches contient en annexe des notes de lecture du livre de Parain et de lâessai de Sartre. Blanchot a également participé à cette réflexion. En 1946, Blanchot a réfléchi sur le silence dans son essai « Le paradoxe dâAytré ». Il y fait bien sûr référence à Parain, mais cite également un passage de la Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty. Comme nous le verrons plus tard, Blanchot et Merleau-Ponty semblaient entretenir une relation amicale vers 1946. Dâailleurs, Maurice Blanchot et Maurice Merleau-Ponty sont nés respectivement en 1907 et 1908, ils sont donc parfaitement contemporains. On peut dire quâils ont vécu la même époque et partagé les mêmes problèmes.
2 ï¼Les références mutuelles entre Blanchot et Merleau-Ponty
Résumons brièvement les références entre Blanchot et Merleau-Ponty. Premièrement, comme nous venons de le remarquer, dans « Le paradoxe dâAytré » de 1946, Blanchot cite un passage de la Phénoménologie de la perception (1945) de Merleau-Ponty.
Deuxièmement, autour de la Psychologie de lâart de Malraux, dont le premier volume, Le Musée imaginaire, a paru en 1947, le deuxième en 1949 et le troisième en 1950. En décembre 1950 et en janvier 1951, Blanchot a publié un compte rendu de ce projet dans Critique sous le titre « Le Musée, lâArt et le Temps ». Presque en même temps, Merleau-Ponty écrivait un compte rendu intitulé « Le langage indirect et Les Voix du silence », publié dans Les Temps modernes en juin et en juillet 1952. à la même époque, il écrivait un texte plus développé sur Malraux, autour notamment de la question du style. Il sâagit dâun ouvrage inachevé, conçu sous le titre de La prose du monde. Selon Claude Lefort, la rédaction en a été probablement entamée et arrêtée en 1951. Dans ce texte inachevé, Merleau-Ponty mentionne « Le Musée, lâArt et le Temps » de Blanchot.
Troisièmement, comme nous lâavons noté, Merleau-Ponty cite dans ses notes de cours au Collège de France en 1953 « La solitude essentielle » (1953) et « Valéry et Faust » (1946) de Blanchot.
Quatrièmement, dans son texte « Les grands réducteurs » de 1965, Blanchot se souvient dâune conversation quâil eut avec Merleau-Ponty vers 1946 au sujet de la différence entre la réception de Camus et celle de Sartre.
Enfin, dans le numéro spécial consacré à Merleau-Ponty de la revue L’Arc en 1971, Blanchot a publié un texte intitulé « Le âdiscours philosophiqueâ ». Dans cet hommage, Blanchot sâinterroge « dans le souvenir de Merleau-Ponty et avec lui » « sur le langage de la philosophie ». En rappelant la modestie propre à Merleau-Ponty, lâauteur remarque que « philosophe et écrivain sont très proches : ni lâun ni lâautre ne peuvent accepter dâêtre nommés ». Un peu plus bas, il note quâ« il est vrai que le philosophe [â¦] le plus souvent parle et â ce qui est parler beaucoup â enseigne, puis écrit des ouvrages. Ce fut le cas de Merleau-Ponty. Je ne doute pas que cette situation ne lui ait dâune certaine manière paru inconvenante : je le sais de lui-même ».
3. Ãcrire à partir des apories du langage â autour de la « sincérité » et du « silence »
3.1. Ãcrire à partir des apories du langage
Nous allons maintenant nous pencher sur la relation entre les Recherches de Merleau-Ponty et Blanchot. Nous voudrions commencer par préciser ce que les Recherches doivent â si tel est le cas â à la théorie littéraire de Blanchot. Câest dans la mesure où les Recherches mettent lâaccent sur le paradoxe du langage. Dans « la première leçon » des « Notes préparatoires du cours », les paradoxes auxquels les écrivains sont confrontés dans lâécriture sont énumérés : « (4) Paradoxes du vrai en littérature qui contient a) Paradoxe de lâimaginaire et du réel, b) Paradoxe de technique et du fond, de la volonté et du résultat, c) Paradoxe de parole et silence, (5) Paradoxes de la communication et du langage, (6) Paradoxes du moi : lâauteur et lâhomme, écrire et vivre ». Ces paradoxes, qui rendent dâemblée difficile le travail de lâécrivain, sont ceux sur lesquels Blanchot travaille depuis le début des années 1940. La forme de la question posée par Blanchot en témoigne. Merleau-Ponty écrit ceci dans « I Le problème : quâest-ce que la littérature » au début de « la première leçon » :
â Dâabord il pose problème professionnel de lâécrivain : quâest-ce que lâoccupation dâécrivain ?
Problème moderne dans sa forme explicite (Paulhan, Du Bos, Blanchot, Sartre) : quâest-ce que la littérature ? Comment la littérature est-elle possible ? (p. 69)
Il va sans dire que « quâest-ce que la littérature ? » est la question de Sartre et que « Comment la littérature est-elle possible ? » est celle de Blanchot. Nous voudrions ajouter une autre question : « Où commence la littérature ? », sur laquelle nous reviendrons. « Comment la littérature est-elle possible ? » est le titre dâun compte rendu sur Les Fleurs de Tarbes (1941) de Jean Paulhan. Observons le contexte afin de comprendre la signification de cette question.
Blanchot a publié une série de chroniques littéraires dans le Journal des débats de 1941 à 1944, pendant lâoccupation. Lorsque Jean Paulhan a publié Les Fleurs de Tarbes en 1941 en développant lâarticle « La Terreur dans les Lettres » publié dans NRF en 1936, Blanchot y a répondu sous la forme de trois comptes rendus publiés dâoctobre à décembre de la même année, quâil a rassemblés lâannée suivante dans son premier recueil critique, Comment la littérature est-elle possible ? Il est évident que Paulhan a joué un grand rôle pour lancer le Blanchot écrivain et critique littéraire. Dans les années 1940, Blanchot continue de faire référence aux Fleurs de Tarbes et aux autres ouvrages de Paulhan. Or, en 1942, date à laquelle Comment la littérature est-elle possible ? a paru, Recherches sur la nature et les fonctions du langage et Essai sur le Logos platonicien de Brice Parain ont également été publiés, et Blanchot leur a consacré un compte rendu intitulé « Recherches sur le langage » dans le Journal des débats en février 1943, dont la première phrase souligne la proximité de Parain à Paulhan :
Les deux livres que Brice Parain a consacrés au langage (Recherches sur la nature et les fonctions du langage, Essai sur le Logos platonicien) font penser aux Fleurs de Tarbes, de Jean Paulhan. Il est remarquable quâune réflexion approfondie sur les systèmes littéraires et une méditation sur les systèmes philosophiques aient lâune et lâautre abouti à une mise en cause du langage et, peut-être, à un essai pour en reconnaître la validité.
Pourquoi les enquêtes dâun critique littéraire, qui examinent historiquement les recherches du langage littéraire, et celles dâun philosophe, qui examinent historiquement les attitudes des philosophes à lâégard du langage, sont-elles similaires ? Parce que, dans les deux cas, il sâagit à la fois dâune méfiance à lâégard du langage et dâune confiance dans le langage.
Les écrivains et les critiques de la Terreur que Paulhan décrit se méfient fondamentalement du langage. Pour eux, le langage est incapable de reproduire la dimension sensible, lâexpérience singulière, lâintimité personnelle en tant que telle, et les transforme en cliché par des expressions utilisées par tous. Câest pourquoi ils détestent le plus les lieux communs et critiquent les écrivains qui sâappuient sur ceux-ci. Selon Paulhan, cette Terreur est une tendance dominante depuis cent cinquante ans, soit depuis le début du dix-neuvième siècle. Comme manifestation typique de la Terreur, citons un propos que cite Paulhan : « Jâai eu, dit Whitman, beaucoup de mal à enlever de Brins dâherbe tous les traits poétiques, mais jây suis parvenu à la fin. » Car, comme le fait remarquer Blanchot, « les lieux communs, objet dâun ostracisme impitoyable, ont pour équivalents les conventions littéraires qui semblent être des règles usées, les règles elles-mêmes étant le résultat dâexpériences antérieures et, à ce titre, restant nécessairement étrangères au secret personnel dont elles devraient aider la révélation ». Paulhan oppose à ces terroristes les rhétoriqueurs qui accordent de lâimportance aux mots et conclut que ce qui peut dépasser la Terreur est un renouvellement de la rhétorique qui « fait [faire]communs les lieux communs » ; cependant, Blanchot ne prête pas vraiment attention à cette dichotomie entre la Terreur et la Rhétorique elle-même, car, pour lui, « la conception que nous avons appris à connaître sous le nom de Terreur nâest pas une conception esthétique et critique quelconque ; elle couvre presque toute lâétendue des lettres ; elle est la littérature ». Pourquoi ? Parce quâ« il y a au cÅur de tout écrivain un démon qui le pousse à frapper de mort toutes les formes littéraires, à prendre conscience de sa dignité dâécrivain dans la mesure où il rompt avec le langage et avec la littérature, en un mot, à mettre en question dâune manière indicible ce quâil est et ce quâil fait ». La question « Comment la littérature est-elle possible ? » vient de là . Cette question signifie ceci : « Comment lâécrivain qui se distingue des autres hommes par ce seul fait quâil conteste la validité du langage et dont le travail devrait être dâempêcher la formation dâune Åuvre écrite, finit-il par créer quelque ouvrage littéraire ? » La littérature se situe dans cette aporie du langage dès le commencement. Cependant, en affirmant cela, Blanchot ne tombe pas du tout dans le nihilisme, car il déclarait juste avant : « Câest un fait, la littérature existe », comme sâil suivait la réponse de Mallarmé : « Oui, que la Littérature existe et, si lâon veut, seule, à lâexclusion de tout » dans « La Musique et les Lettres ». La littérature existe réellement, mais elle se rend réelle par lâaporie selon laquelle elle ne devient possible que quand il existe ce à quoi elle résiste.
Revenons à la question posée précédemment : pourquoi les recherches de Paulhan et celles de Parain sont-elles proches pour Blanchot ? En effet, dans lâargumentation de Paulhan, les terroristes se sont finalement heurtés à lâaporie du langage, qui, comme le souligne Blanchot, est également celle à laquelle se sont heurtés, selon Parain, les philosophes depuis Platon. La perspective panoramique et le sang-froid dont fait preuve Blanchot pour faire remonter le problème découvert par Paulhan au cours des cent cinquante dernières années (depuis le romantisme) jusquâà Platon, par lâintermédiaire de Parain, lui sont propres. Comme Blanchot le présente, selon Parain, chez Platon et chez Descartes, le langage « nous fait entrer dans le monde intelligible, tire une valeur universelle de ce quâil signifie » ; chez Leibniz et surtout chez Hegel, le langage « fait partie du mouvement général de la vérité historique ». Quoi quâil en soit, les philosophes se sont rendu compte que « le discours nâest pas destiné à exprimer lâindividuel, la sensation, mais [quâ]il a pour rôle de mâattirer, que je le veuille ou non, vers le général, vers la conscience logique et la reconnaissance des lois dont il est le dépositaire ». Blanchot cite une phrase de Parain : « Parler est une acceptation, au moins tacite, de lâordre dans lequel nous entrons en parlant ». Cette question de la généralité du langage que Parain tire à juste titre des études de Hegel en 1942 est exactement celle que Blanchot développera pleinement à la base de Hegel et de Mallarmé dans « La littérature et le droit à la mort » dans le contexte de lâengouement pour Hegel au lendemain de la publication des séminaires dâAlexandre Kojève sur La Phénoménologie de lâesprit (1947). Autrement dit, Parain était un des premiers penseurs à avoir fait remarquer lâimportance de la question du langage chez Hegel après la publication de la traduction par Jean Hyppolite de La Phénoménologie (1941). Quoi quâil en soit, les écrivains terroristes, au sens de Paulhan, se sont trouvés confrontés au problème classique de la généralité du langage ; de là découle la question de la sincérité de lâécrivain.
Nous allons maintenant examiner les notions de sincérité et de silence, qui sont bien sûr étroitement liées. Car, comme Merleau-Ponty lâa observé chez Valéry, la recherche de la sincérité peut conduire au silence. Cependant, selon Blanchot, une autre recherche de la sincérité peut conduire à un silence différent de celui qui consiste à cesser dâécrire.
3-2. La notion de sincérité
Selon Zaccarello, chez Merleau-Ponty, la « sincérité » de lâécrivain est une « idée de responsabilité, renvoyant implicitement à une valeur morale et politique de tout acte de parole ». Par la « sincérité », « celui qui écrit est toujours appelé à expliciter à travers le langage le rapport qui subsiste entre soi-même et ce quâil âditâ ». Stendhal serait un écrivain sincère par excellence.
Dans le cas de Blanchot, la sincérité nâest pas une morale que lâécrivain doit rechercher. Comme nous lâavons vu à travers les points de vue de Paulhan et Parain, lâincapacité à exprimer les dimensions sensibles et intimes est une caractéristique intrinsèque du langage. Blanchot observe plutôt les écrivains qui se heurtent au problème de la sincérité, et parfois remet en question la nature même de ce conflit. Câest précisément ce que fait Blanchot lorsquâil réexamine la critique de Pascal par Valéry. à ce sujet, il faudrait lire tout dâabord le commencement de « De lâangoisse au langage » au début de Faux pas. Il sâagit dâun texte écrit en 1943, à la suite des comptes rendus de Paulhan et de Parain.
Un écrivain qui écrit : « Je suis seul » ou comme Rimbaud : « Je suis réellement dâoutre-tombe » peut se juger assez comique. Il est comique de prendre conscience de sa solitude en sâadressant à un lecteur et par des moyens qui empêchent lâhomme dâêtre seul. Le mot seul est aussi général que le mot pain. Dès quâon le prononce, on se rend présent tout ce quâil exclut. Ces apories du langage sont rarement prises au sérieux.
Le choix de la phrase « Je suis seul » ici â qui est dâailleurs tirée dâun passage du Journal de Kierkegaard, dont il sera question plus loin â vise à mettre en évidence la contradiction avec la nature même du langage, la généralité. Le langage nâest absolument pas adapté pour exprimer « Je suis seul », câest pourquoi cette phrase est « comique ». Depuis Comment la littérature est-elle possible ?, Blanchot ne cesse de sâintéresser à ces « apories du langage ».
Le paragraphe suivant aborde la critique de Pascal par Valéry (« Variation sur une pensée », 1923). à ce sujet, Blanchot développe son propos dans un autre texte, « La main de Pascal » (LâArche, n° 26, avril 1947, repris dans La Part du feu), mais nous nous limiterons ici à lâexamen du texte liminaire de Faux Pas. Pourquoi la critique de Pascal par Valéry pose-t-elle problème ? Parce que la première remarque qui découle des apories susmentionnées est que « lâécrivain est soupçonné de demi-mensonge », et câest précisément cette question que Valéry a posée à Pascal. Mais, selon Blanchot, le reproche de Valéry est « superficiel ».
Paul Valéry à Pascal qui se plaint dâêtre abandonné dans le monde dit : « Une détresse qui écrit bien nâest pas si achevée quâelle nâait conservé du naufrageâ¦Â » ; mais une détresse qui écrit médiocrement mérite le même reproche. [â¦]
Lâécrivain nâest-il quâà demi sincère ? Cela au fond est de peu dâimportance et lâon voit plutôt le caractère superficiel de ce reproche. Pascal nâest peut-être si désolé que parce quâil écrit brillamment. [â¦] Quelques-uns souffrent parce quâils nâexpriment pas complètement ce quâils éprouvent. Ils peinent sur lâobscurité de leurs sentiments. Ils pensent quâils seraient soulagés sâils tournaient en mots exacts la confusion où ils se perdent. Mais un autre souffre dâêtre lâinterprète heureux de son malheur. Il suffoque de cette liberté dâesprit quâil conserve et qui lui permet de voir où il est. Il est déchiré par lâharmonie de ses images, par lâair de bonheur que respire ce quâil écrit. Il ressent cette contradiction comme ce quâil y a de nécessairement accablant dans lâexaltation quâil y trouve et qui achève son dégoût.
Selon Blanchot, Gide était lâexemple type dâun écrivain tourmenté par la question de la sincérité dans ce sens. « Le mot sincérité est un de ceux quâil me devient le plus malaisé de comprendreâ¦Â » (Journal de Gide, 1909). Contre les critiques terroristes qui exigent une expérience intérieure de la littérature, Blanchot défend Gide qui, après avoir longuement hésité, a choisi de rechercher la perfection esthétique du style. Le passage suivant montre que Blanchot nâest pas un simple critique terroriste :
Il est aisé de répéter : écrire a pour celui qui écrit une valeur dâexpérience fondamentale ; on le dit, on le répète ; mais finalement on ne répète quâune formule, sans contenu, illusoire et qui ne résiste à lâexamen quâen échappant à la critique dont elle affirme pourtant la valeur intégrale. Lâun des traits de lâÅuvre de Gide, câest quâelle nous aide à comprendre ces difficultés et quâelle-même sâest faite à partir de ces difficultés [â¦]
La bonne littérature a souvent inquiété Gide, on ne saurait lâoublier. [â¦] La sincérité sur laquelle, dès sa jeunesse, il sâinterroge entre en désaccord avec les nécessités de lâécriture. « Le désir de bien écrire ces pages de journal leur ôte tout mérite même de sincérité. [â¦] » (Journal, 1893). Et vingt ans plus tard : « Peut-être, après tout, cette croyance en lâÅuvre dâart et ce culte que je lui voue empêchent-ils cette parfaite sincérité que je voudrais désormais obtenir de moi-même [â¦] » La sincérité est une excellente machine de guerre contre les droits du beau langage et même de tout langage. [â¦] La sincérité est un admirable principe de contestation. [â¦]
Lâart est un leurre, Mallarmé lâa dit ; et câest pourquoi la sincérité lui est une ennemie si précieuse, à laquelle il ne manquerait rien pour être la règle suprême, si elle-même nâétait imposture.
Ainsi, pour Blanchot, la sincérité nâest pas une morale ou une responsabilité que lâécrivain doit rechercher. En effet, comme il lâindique en concluant le texte sur Gide, « la littérature est une expérience malhonnête et trouble, où lâon ne réussit quâen échouant, où échouer ne signifie rien, où les plus grands scrupules sont suspects, où la sincérité devient comédie ». Dans « De lâangoisse au langage », lâaporie dans laquelle tombe lâécrivain est exprimée également comme suit :
Lâécrivain se trouve dans cette condition de plus en plus comique de nâavoir rien à écrire, de nâavoir aucun moyen de lâécrire et dâêtre contraint par une nécessité extrême de toujours lâécrire. Nâavoir rien à exprimer doit être pris dans le sens le plus simple. Quoi quâil veuille dire, ce nâest rien.
Si en revanche lâon appelle sincérité le fait de vivre pleinement cette aporie, on peut alors dire que la littérature est une recherche de sincérité. Ce à quoi lâécrivain aspire alors, câest ce rien, câest-à -dire le silence propre au langage.
3-3. La notion de silence
Quelle est la relation entre le silence et le langage littéraire chez Merleau-Ponty ? Selon Zaccarello, la notion complexe de « silence » est appelée à dire le « fond », qui est la relation de la parole de la littérature à son dehors, « sur lequel elle dessine ses propres figures et quâelle fait alors émerger a contrario ». Dans la Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty écrit ceci : « Nous vivons dans un monde où la parole est instituée. [â¦] Notre vue sur lâhomme restera superficielle tant que nous ne remonterons pas à cette origine [â¦], le silence primordial ». Selon lui, nous avons oublié le silence primordial avant le langage. Lorsque nous nous remettons de cet oubli et que nous faisons face au silence, nous nous rendons compte que le langage qui nous est familier est insuffisant pour exprimer ce silence, et nous sommes confrontés au défi de créer de nouvelles formes dâexpression. Ce serait là que le langage littéraire devient nécessaire.
Chez Blanchot, la question du silence est abordée frontalement dans lâarticle de 1946, « Le paradoxe dâAytré », où il cite Merleau-Ponty comme lâun de ceux qui recherchent le silence « primordial ».
Ce texte évoque de nombreux noms liés au thème du « silence » â William Saroyan, Stendhal (Le Rouge et le noir), Melville (Bartleby), Brice Parain, Mallarmé, Merleau-Ponty, le surréalisme, Pierre Emmanuel, Paulhan, Kafka â, mais il peut être divisé en deux parties distinctes. La première est étroitement liée à lâessai sur Mallarmé, « Mallarmé et le langage » (qui change de titre en « Le mythe de Mallarmé » dans La Part du feu), publié dans LâArche en avril 1946, et son contenu pourrait presque être intitulé « Le silence de (ou chez/selon) Mallarmé » (Blanchot a écrit en 1942 un essai intitulé « Le silence de Mallarmé » [Faux pas], mais il nây a pas de lien direct). En effet, la poursuite impossible du silence par la littérature telle que la conçoit Mallarmé est appelée « le mythe de Mallarmé ». La seconde partie est consacrée à lâinterprétation du récit de Paulhan, Aytré qui perd lâhabitude, qui a donné son titre à cet essai, ainsi quâà lâinterprétation dâun passage de Kafka, et ce afin de répondre à la question « Où commence la littérature ? » (parmi les récits de Paulhan, Le Pont traversé et Jacob Cow, le pirate sont également mentionnés dans ce texte, mais nous ne les abordons pas ici).
Commençons par la première partie. Blanchot y cite dâabord William Saroyan, « un écrivain spontané », qui dit « écrivez sans mots, écrivez avec du silence », puis confirme que le désir « dâécrire pour aboutir au silence » est « lâun des vÅux les plus anciens de la littérature ». Même si ce souci nâa été théorisé quâà partir du XIXe siècle, on le retrouve déjà chez Homère, Apollodore dâAthènes et Eschyle. Comme nous lâavons remarqué, ce geste est propre à Blanchot. Concernant les propos de Saroyan et dâautres auteurs, il déclare avec ironie que « le goût ou la superstition du silence enveloppe toutes sortes dâéquivoques ». En tout cas, ce qui ressort de la première partie, câest que « la littérature prétend faire du langage un absolu et reconnaître dans cet absolu lâéquivalent du silence ». Et cela serait rendu possible par le fait que la poésie devient « un objet paradoxal », tel que Mallarmé lâavait imaginé. Lâ« objet paradoxal » est un objet « capable de se montrer sous un seul aspect tel quâil serait vu de tous les points à la fois ». Cet objet évoque les « facettes » que Mallarmé imaginait dans un fragment du « Mystère dans les Lettres » : « Les mots, dâeux-mêmes, sâexaltent à mainte facette reconnue la plus rare ou valant pour lâesprit, centre de suspens vibratoire; […] prompts tous, avant extinction, à une réciprocité de feux distante ou présentée de biais comme contingence ». Et cette idée est appelée « le mythe de Mallarmé ». Mais comment le poète parvient-il à cette idée ? Blanchot cite ici le fameux passage de « Je dis : une fleur ! » de « Crise de vers », passage sur lequel il reviendra dans « La littérature et le droit à la mort » :
Dans le langage authentique, un mot nâest pas lâexpression dâune chose, mais lâabsence de cette chose. « Je dis : une fleur ! » et celle-ci nâest déjà plus que « lâabsente de tous bouquets ». Ce quâil y a de général dans toute parole est aussi ce qui en fonde lâavenir poétique. Ce qui en elle est pouvoir de représentation et de signification, crée, entre les choses et leur nom, une distance, un vide, et prépare lâabsence où la création prend forme.
Ainsi, dans le mythe de Mallarmé, ce que vise la poésie nâest pas lâexpérience singulière perdue en raison de la nature générale du langage, mais cette perte elle-même, cette absence elle-même : le silence. Cette tentative est « irréalisable ». Et pourtant, « la poésie réelle est un effort vers cet irréalisable » en faisant appel à « tout ce quâon nomme le physique du langage ».
Passons maintenant à la seconde partie. Pour comprendre cette partie, il est essentiel de garder à lâesprit la présence de Kafka dans la réflexion sur les apories du langage, qui est général et trop bien fait, que nous avons examinée jusquâà présent. Bien quâil nâexiste pas de référence explicite à Kafka dans « De lâangoisse au langage », lâallusion à La Métamorphose montre clairement que Blanchot lâavait à lâesprit lorsquâil a écrit ce texte.
En effet, dès lâannée suivante, en 1944, Blanchot commence à évoquer Kafka dans sa chronique littéraire. Par la suite, Kafka devient lâauteur le plus fréquemment abordé par Blanchot, qui cite à plusieurs reprises un même passage dès sa première intervention. Il sâagit de celui-ci :
Je nâai jamais pu comprendre que tout homme capable dâécrire ait le pouvoir dâobjectiver sa douleur, au sein même de la douleur. Ainsi moi, par exemple, la tête encore toute brûlante de malheur, je puis mâasseoir et dire à quelquâun « Je suis malheureux. » Je puis même aller plus loin et, grâce à un don qui nâa rien à faire avec le malheur, je peux broder là -dessus⦠Et ce nâest pas un mensonge, et cela ne console pas ma douleur : câest simplement un débordement miséricordieux de toutes mes forces, au moment où ma douleur semble avoir justement épuisé toutes mes forces, les avoir raclées jusquâau tréfonds de lâêtre. Quâest-ce donc que cette surabondance ?Â
à partir de ce moment, Blanchot abordera ce passage à maintes reprises, chaque fois sous un angle un peu différent. Vers la fin du « paradoxe dâAytré » également, il revient à ce passage afin de se pencher cette fois sur la question « Où commence la littérature ? ». Pour aborder cette question, lâauteur propose dâabord de considérer un récit de Paulhan, Aytré qui perd lâhabitude. Voici lâhistoire (selon Blanchot) :
Cet Aytré est sergent et, avec un adjudant qui nous fait le récit de lâexpédition, il dirige, à travers Madagascar, une colonne de 300 Sénégalaises que lâon conduit auprès des hommes du 4e colonial. Par la paresse de lâadjudant, câest à Aytré que revient le soin de tenir le Journal de route. Dans ce Journal, rien dâextraordinaire : nous arrivons, nous partons [â¦], etc. Comme le dit lâadjudant, cela sent la corvée. Mais, à partir dâun certain jour, après lâarrivée à Ambositra, la rédaction change, légèrement sans doute en apparence, mais, à bien lire, dâune manière surprenante et bouleversante. Les comptes rendus deviennent plus longs. Aytré se met à exposer ses idées sur la colonisation, il décrit les coiffures des femmes, leurs tresses, réunies de chaque côté des oreilles en forme dâescargot ; il parle de paysages étranges, il en vient au caractère des Malgaches, etc. Bref, le Journal est inutilisable. Que sâest-il donc passé ? Ceci, que visiblement Aytré a perdu lâhabitude ; câest comme si les choses les plus naturelles avaient soudain commencé de le surprendre, comme si un manque en lui sâétait produit auquel il a cherché à répondre par des mouvements insolites, une agitation de pensées, des mots, des images. Et lâadjudant est dâautant plus prêt à sâen rendre compte quâil reconnaît dans son propre malaise la trace dâun embarras analogue. La clé de lâénigme est facile à saisir. A Ambositra, Aytré a rencontré une Mme Chalinargues, quâil avait connue quelques mois plus tôt et que la jalousie le pousse à tuer ; quant à lâadjudant, il se dispose à conserver une somme dâargent que la même personne lui avait remise pour sa famille. Dans les deux cas, pour les deux hommes, quelque chose a donc commencé de se défaire ; les événements allant de soi ont diminué de nombre : cheveux tressés, jugements sur la colonisation, paysages étranges, tous ces développements littéraires signifient le même manque au regard duquel, à présent, les êtres, les conduites et même les mots ne peuvent plus apparaître que dans leur insuffisance.
Bien entendu, comme lâindique Blanchot tout de suite après, ce récit nâenseigne pas que le meurtre est nécessaire au début de la littérature, mais que « [celle-ci] suppose un écroulement, une sorte de catastrophe initiale et le vide même que mesurent lâanxiété et le souci », que lâécrivain « ne peut guère songer à commencer autrement que par une certaine incapacité de parler et dâécrire, par une perte de mots, par lâabsence même des moyens dont il surabonde. Ainsi lui est-il indispensable de sentir dâabord quâil nâa rien à dire ».
Et là , Blanchot revient au passage de Kafka et trouve dans lâécart qui sâouvre entre « Je suis malheureux » et son malheur extrême épuisant ses forces, un vide, le « silence originel » :
Comment le fait que lâobscurité de mon tourment sâélève dans une sorte de transparence pourrait-il être un bien quelconque et un reste de fortune ? Jây reconnais bien davantage le premier mouvement dâune dépossession fondamentale et cette fatalité où je suis dâêtre toujours séparé de moi, de ne pouvoir adhérer à rien et de devoir laisser glisser, entre moi et ce qui mâarrive, le silence originel, ce silence de la conscience par lequel échoit à chacun de mes moments le sens qui mâen dépossède.
Où commence la littérature ? à partir de cette « dépossession fondamentale », du « silence originel », commence la littérature. Un peu plus bas, Blanchot revient au récit de Paulhan. Même si les mots dâAytré deviennent plus « recherchés, plus heureux », « pour ce sergent, le recours à une langue plus littéraire ou plus belle ne signifie que la perte irréparable de la seule langue qui lui était sûre ». Le sergent éprouve « lâembarras et lâégarement de quelquâun qui se sent privé de mots, pour qui leur maniement devient lâépreuve la plus décevante et comme lâexploration de son propre vide ». Il en va de même pour le fragment de Pascal que Valéry trouva trop bien fait. Selon Blanchot au contraire, Pascal « voyait dans les Pensées les éléments sans force dâun livre toujours absent, une confusion qui ne sâarrangeait pas et âle naufrageâ même où Valéry nâa voulu reconnaître que les éternels débris, trop bien faits pour être sauvés ».
Ainsi pour Blanchot, qui sâest demandé « Comment la littérature est-elle possible ? » et « Ou commence la littérature ? », le langage est trompeur du fait de sa propre nature, devant laquelle la sincérité de lâécrivain échoue toujours, mais à partir du vide qui sâouvre nécessairement entre les mots et les choses, à partir de la catastrophe initiale au sein du système langagier, la littérature devient possible et commence là .
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Kai Gohara est professeur à lâUniversité de Tokyo (Japon). Elle a soutenu sa thèse en 2007 à lâUniversité Paris 7 et a publié en japonais LâImage minimale de la littérature â sur Maurice Blanchot (2011). Elle a publié des études de lâÅuvre de Blanchot en japonais et en français. Elle a participé aux traductions en japonais de LâInstant de ma mort, de LâEntretien infini et des Chroniques littéraires du Journal des débats.