Qui s’est promené dans une ville au cœur de la nuit sait combien l’atmosphère est différente de celle qui règne en journée ; parfois, on pourrait presque croire n’être plus dans la même ville. Paris ne fait pas exception à cette règle.
Les photographes ont très tôt été sensibles à cette métamorphose nocturne de la Ville lumière, qui, éclairée par les néons et les lampadaires électriques, affiche tour à tour un air mystérieux, populaire, aguicheur, poétique ou onirique.
Au fil des 70 clichés présentés à la galerie Roger-Viollet, qui couvrent les années 1900 à 1970, avec une prédominance de l’entre-deux-guerres et du noir et blanc, le spectateur a tour à tour l’impression de se retrouver plongé dans un film réaliste des années 1930 (les bâtiments, les cafés, les marchés), de faire une virée canaille dans les quartiers dédiés aux plaisirs (jusque dans les coulisses des cabarets) ou encore de soulever le voile sur une cité aujourd’hui disparue mais qui façonne notre imaginaire de Paris.
Saisies sur le vif ou au contraire mises en scène, éminemment figuratives ou tendant presque à l’abstraction, ces images d’une capitale tantôt déserte, tantôt grouillante et animée nous content une vie nocturne captivante et fascinante. Aux côtés de noms comme Gaston Paris, Jacques Boyer, Maurice-Louis Branger, Janine Niepce, René-Jacques, Pierre Jahan ou Jean-Pierre Couderc, on trouve aussi des clichés anonymes et des œuvres de photographes peut-être moins connus aujourd’hui. Citons par exemple la photographie de François Kollar (pour un reportage publié dans l’ouvrage La France travaille en 1931), où le noir et blanc et la technique de surimpression magnifient les enseignes lumineuses ; une œuvre hypnotique.
Sept décennies de recherches esthétiques et de regards subjectifs se croisent, offrant un florilège très réussi qui laisse le visiteur rêveur et, peut-être, nostalgique de ces époques qu’il n’a pas connues mais qui lui sont pourtant étrangement familières.
Paris, ouvert la nuit, 11 juin – 3 octobre 2026, galerie Roger-Viollet, 6 rue de Seine, 75006 Paris. Plus d’informations et de photographies ICI.
Catalogue d’exposition : Paris, ouvert la nuit, Galerie Roger-Viollet, 2026.
Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples, In Fine / Bibliothèque-musée Inguimbertine, 2026
Flânant dans une librairie, je suis tombée nez à nez (si j’ose dire) avec un beau livre, qui s’est avéré être un catalogue d’exposition : Ernest Pignon-Ernest. Ombres de Naples.
Sur la première de couverture, la photographie magnétique d’un mur napolitain balafré et sang-de-bœuf sur lequel se détache, tel un trompe-l’œil, un intrigant autoportrait de l’artiste tenant les têtes coupées de Caravage et Pasolini en une mise en scène biblique et caravagesque.
Le livre comporte trois parties principales. Le premier chapitre présente quelques œuvres de l’Inguimbertine (lieu où se tient l’exposition) en rapport avec la Naples des XVIIe et XVIIIe siècles. Le deuxième chapitre revient sur les sources majeures de l’œuvre napolitaine d’Ernest Pignon-Ernest : Caravage, bien sûr, mais aussi Ribera, Rosa, Guarino, Gentileschi, Vaccaro…
Une fois armé de ces bases, le lecteur peut découvrir les figures de l’artiste, collées sur les murs de la cité parthénopéenne entre 1988 et 1995 pour l’essentiel. D’emblée, on perçoit combien chaque collage fait corps avec le lieu, l’un et l’autre se nourrissant mutuellement. La vie quotidienne, les passants sont pareillement en interaction avec ces images puisées dans l’âme même de la ville. Néapolis et la métropole baroque, la ville légendaire et le complexe urbain contemporain se télescopent au fil des photographies. Le sacré et le profane, le paganisme et le christianisme, le sublime et l’ordure, la vie et la mort se superposent jusqu’à se confondre, annulant l’épaisseur du temps.
Mon travail poétique et plastique est là, dans ce montage, dans la relation au lieu et à son histoire autant que dans mon dessin. Sitôt collée, l’image ne risque plus que d’être détruite, altérée ; la dégradation peut la densifier, de même sa disparition. l’éphémère est un élément essentiel de ma proposition : cette mort annoncée de l’image intervient dans sa réception autant que ce qui est figuré. (Ernest Pignon-Ernest, p. 114)
La ville offre à nos yeux sa décadence superbe, tandis que des textes, parfois empruntés à l’ouvrage Face aux murs (éditions Delpire, 2018), invitent à une lecture sensible de ces fantômes de papier.
Pur enchantement esthétique et poétique, ce livre donne une furieuse envie d’arpenter les rues de la belle napolitaine afin de saisir, in situ, cette densité historique, artistique et humaine si particulière et à nulle autre pareille.
Terre des Hommes (Ren Jian) est un magazine dont la durée de vie fut relativement brève, mais la valeur et le retentissement très grands. Au fil de ses 47 numéros publiés entre novembre 1985 et septembre 1989, il a révélé aux Taïwanais et au monde un autre visage de ce pays qui, alors, sortait peu à peu d’un régime autoritaire où la censure avait longtemps muselé les journalistes.
Exemple d’une ouverture de reportage, photographie de Tsai Ming-te.
Fondé par l’écrivain Chen Ying-zhen, le magazine entendait défendre des causes sociales, politiques et environnementales par le biais de reportages photographiques. Il réunissait des écrivains, des photographes, des militants, des journalistes soucieux d’accompagner et de dynamiser le changement au sein de la société taïwanaise.
Les photoreporters qui y ont participé se sont ainsi faits les témoins critiques d’une société marquée par de profondes inégalités et divers scandales trop longtemps passés sous silence. Abordant toujours leur sujet avec une empathie remarquable, allant sur le terrain et partageant le quotidien de ceux qu’ils photographiaient, ils sont devenus les porte-parole des plus pauvres, des populations aborigènes, des malades et autres marginaux, sans oublier de s’engager en faveur de l’environnement.
L’exposition du musée Nicéphore-Niépce présente un aperçu du travail de huit photographes pour le magazine. Les clichés, d’une grande beauté et d’une puissante expressivité, rendent manifeste le rêve d’une presse engagée qui, par ses reportages, documente le réel et témoigne pour l’histoire.
Terre des Hommes, un magazine photographique, social et environnemental, jusqu’au 24 mai 2026, musée Nicéphore-Niépce, 28 quai des Messageries, 71100 Chalon-sur-Saône. Plus d’informations ICI.
Robert Demachy, Folles, négatif au gélatino-bromure d’argent sur verre et diapositive sur verre, vers 1895. Collection du musée Nicéphore-Niépce.
Fou.
Aliéné.
Dément.
Hystérique.
Malade mental.
Les appellations ont varié, et jusqu’à l’époque contemporaine, les maux de l’esprit, méconnus, incompris, inquiétants, ont souvent conduit ceux qui en souffraient à être marginalisés et soustraits au regard. Ils ont disparu dans l’oubli en laissant toutefois quelques traces dans les archives, les études scientifiques et, c’est l’objet de cette exposition, les photographies.
Très tôt en effet, l’outil photographique a été utilisé pour capturer les traits, les attitudes, les caractéristiques de ceux que l’on enfermait dans les asiles pour aliénés, devenus asiles puis hôpitaux psychiatriques avec le temps. D’autres ont utilisé ce médium pour révéler ce que l’on cachait habituellement ou pour saisir une humanité trop souvent niée.
Pour moi qui, depuis l’adolescence, m’intéresse à l’histoire et la sociologie de la folie, ces clichés scientifiques, amateurs ou artistiques constituent toujours une source d’interrogation stimulante. Je ne pouvais donc manquer l’exposition du musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône. Conçue par Émilie Bernard et Emmanuelle Vieillard, en collaboration avec Alice Aigrain, Marianna Scarfone et Jean-Marc Talpin, cette exposition présente des documents (essentiellement des photographies) s’échelonnant du milieu du XIXe siècle à nos jours. Elle interroge avec finesse la relation qu’ont entretenu, au fil du temps, les photographes avec leurs sujets dans le cadre clos de l’institution psychiatrique.
Le parcours met en avant la diversité des regards portés sur la maladie mentale et les malades, l’évolution du rapport à l’autre, à la norme, sans oublier l’épineuse question éthique du droit à l’image et de la place accordée à la personne humaine dans ce domaine précis.
Si la fascinante série de vingt-cinq photographies du pictorialiste Robert Demachy (1859-1936) ouvrant l’exposition laisse nombre de questions en suspens – pourquoi Demachy a-t-il décidé de photographier, vers 1895, les aliénées de la Salpêtrière, si éloignées de ses sujets habituels ? Qu’entendait-il faire de ces clichés apparemment saisis sur le vif ? Comment est-il entré dans ce lieu normalement clos ? – il en est d’autres dont le but et la fonction sont parfaitement établis. Ainsi des clichés pris par le corps médical et qui suscitent, pour notre œil du XXIe siècle, une forme d’attraction-répulsion particulière. Je pense par exemple aux célèbres photographies de l’Iconographie de la Salpêtrière.
Marcelin Cayré, photographie issue de l’album Asile d’aliénés de Rodez, tirage sur papier albuminé, 1861-1862. Collection Serge Kakou, Paris.
Rechercher dans l’apparence physique, l’expression du visage, la forme du crâne, la tension musculaire, la marque de la folie devient une obsession au milieu du XIXe siècle. Si l’on recourait auparavant au dessin pour montrer le résultat des observations dans les ouvrages scientifiques, on remplace peu à peu celui-ci par la photographie. On ne s’embarrasse guère, alors, du statut du modèle. Les planches de Désiré Magloire Bourneville (1840-1909), entre autres, illustrent cet usage médical des photographies, à la fois dossier médical en images et moyen de promouvoir les méthodes thérapeutiques nouvelles. Les portraits d’aliénés de l’asile de Rodez, pris par Marcelin Cayré, un jeune interne, à l’insu des patients, sont pareillement utilisés, échangés, diffusés dans le milieu médical.
Une section fort instructive nous rappelle les liens entre cette pratique photographique et les études physiognomoniques de Lavater, les recherches contemporaines en phrénologie, mais aussi avec la longue tradition artistique de représentation de « fous » littéraires, bibliques ou médicaux. Ces représentations très codifiées, telles celles gravées par Ambroise Tardieu ou dessinées par Paul Richer, prouvent que la photographie, loin d’être objective, est alors héritière d’une longue tradition.
Plus tard, la photographie médicale se fera aussi outil au service du diagnostic et du soin ; le patient n’est alors plus son sujet involontaire mais participe au travail autour de l’image.
« La Fête sans joie avec les démentes du Berri », par Jacques de Fourchambault, photographies de Gaston Paris, Vu no 289 du 27 septembre 1933. Collection du musée Nicéphore Niépce.
Les médecins et le corps médical ne sont bien sûr pas les seuls à avoir photographié les internés. Les journalistes s’y intéressent, particulièrement depuis l’entre-deux-guerres. Des reportages littéraires existaient auparavant, mais désormais, on montre dans les pages des magazines les fous, comme on les appelle, tantôt pour dénoncer leurs conditions de vie, tantôt pour nourrir le voyeurisme et l’imaginaire inquiet d’une société qui préfère ignorer certains de ses membres. L’imaginaire du fou dangereux fait toujours recette, comme le prouvent ici quelques exemplaires de la presse à sensation ; le visiteur lui-même ne peut échapper à une saine interrogation quant à son propre imaginaire de la folie, qui n’est pas complètement étranger à ces pratiques douteuses.
Une autre section nous fait découvrir la vie quotidienne au sein des institutions psychiatriques au XXe siècle. Prises par des soignants ou des patients, ces images racontent la vie ordinaire, la transformation des lieux, les moments festifs aussi. Elles rappellent que derrière les murs, ce sont bien des hommes et des femmes qui vivent, et non des « cas » réductibles à leur seule pathologie.
Une dernière section, originale mais à mon sens plus difficile à appréhender, propose une sélection d’œuvres photographiques réalisées avec les patients. Sortant de l’ombre ou de la posture d’objets, ceux-ci deviennent acteurs de leurs représentations et se saisissent de l’outil photographique pour construire quelque chose d’inédit qui nous incite, enfin, à les regarder autrement.
Il est très regrettable que le musée n’ait pu éditer un catalogue, tant le travail mené par les commissaires est remarquable. Science, art, histoire, culture, philosophie se croisent harmonieusement dans cette exposition dont on en ressort nourri et l’esprit en éveil.
Face à ce qui se dérobe : les clichés de la folie, 18 octobre – 18 janvier 2026, musée Nicéphore Niépce, Chalon-sur-Saône. Plus d’informations ICI.
Gustave Flaubert, écrivain, de Maurice Nadeau, Maurice Nadeau poche, 2025
Nombreux sont ceux pour qui Flaubert n’est qu’un souvenir d’école, un de ces auteurs que les professeurs de français présentaient comme un classique et dont le moindre extrait leur paraissait d’un ennui mortel (parce qu’il était étudié en classe ?). Bien souvent, les lecteurs n’ont pas eu ensuite la curiosité de le découvrir par eux-mêmes, pour le plaisir.
Quel dommage ! Je fais partie des amoureuses du « patron », dont j’ai d’abord apprécié le style, l’intelligence littéraire, la puissance d’observation, avant de découvrir avec délice sa prolifique correspondance. Je suis depuis une inconditionnelle de cet auteur normand dont les textes devraient être connus de tous tant ils parlent de nous, les humains vivant en société, peu importe l’époque et le lieu.
Maurice Nadeau était un fin connaisseur de l’œuvre flaubertienne, dont il fut l’éditeur. Il éprouvait pour ce maître une admiration qui se ressent dans la biographie, publiée en 1969 et aujourd’hui rééditée en format poche, qu’il consacra à l’homme de Croisset.
L’ouvrage est marqué par une certaine partialité, sans doute ; Nadeau profère parfois des jugements qui trahissent ses opinions personnelles et, dans une certaine mesure, l’esprit de son époque. Il n’en reste pas moins que l’on apprend une multitude de choses sur celui qui se désignait lui-même comme « l’homme-plume », ses recherches, son labeur incessant et ses tentatives parfois avortées. Le cours de sa vie est retracé en rapport avec les œuvres – c’est l’angle choisi par Nadeau – et il en résulte une fresque passionnante, vivante, émaillée d’extraits de la correspondance et d’analyses fines. Une sorte de dialogue entre l’auteur défunt et le biographe se noue ainsi, au bénéfice du lecteur.
Si l’on peut noter quelques redites et retours en arrière maladroits, en particulier dans les chapitres évoquant l’époque de Madame Bovary, on est généralement captivé par la prose de Nadeau, qui communique son enthousiasme éclairé et érudit. Le chapitre sur L’Éducation sentimentale, par exemple, ou l’étude ramassée des Trois contes, devraient toucher tous les amateurs de Flaubert et inciter ceux qui n’ont pas encore entrepris la traversée à se jeter à l’eau pour découvrir les écrits du maître.
Je recommande cet ouvrage, dense et complet, qui ne pèche que par quelques coquilles peut-être propres à la réédition. Il met parfaitement en lumière le rôle d’un géant de la littérature dans l’invention du roman moderne.
La galerie Roger-Viollet a l’excellente idée de consacrer une nouvelle exposition au photographe et reporter Gaston Paris (1903-1964), et plus précisément à ses photographies de format carré. On y admire un art consommé du cadrage qui illustre, en 58 clichés, combien la contrainte formelle peut nourrir l’inventivité.
De lieux inhabités en salles des machines (on reconnaît bien là les années 1930), du toit de l’opéra Garnier au ballast des voies ferrées, c’est un univers d’ombre et de lumière, de creux et de plein, de lignes et de courbes qui est révélé, saisi par le photographe avec un sens aigu de l’angle et du moment.
Chaque cliché décline une poésie subtile, faite de silence et de beauté tirée du réel. Ici, un escalier des plus hypnotiques, là, d’étranges ombres projetées par d’hypothétiques êtres humains ; dans les couloirs vides du métro, sur les docks brumeux ou sous le soleil du désert, les images suscitent mille histoires possibles et réinventent le décor quotidien en nous invitant à poser sur lui un regard nouveau.
Quand les palmiers illuminés par un lampadaire deviennent une œuvre graphique, quand la tour Eiffel se vêt de faisceaux de lumière, le réel se mue en rêve.
J’ai découvert cet été, au détour d’un article sur les Rencontres de la photographie d’Arles (où je ne peux hélas me rendre), une photographe canadienne installée en France : Kourtney Roy. Je ne pouvais qu’avoir un coup de foudre pour cette artiste dont le travail correspond parfaitement à mes goûts : images aux couleurs éclatantes et pop, univers réaliste rendu étrange par l’usage de symboles et d’éléments dissonants, multiples références cinématographiques ou folkloriques, cadrages suggestifs et inventivité des mises en scène, le tout nous faisant osciller entre fascination esthétique, sourire et malaise.
Dans ce monde qui brouille les frontières entre le réel et la projection fantasmatique, la photographe se met très fréquemment en scène, affublée de perruques et tenues qui renvoient à des images prototypiques associées aux États-Unis.
Dans la série Sorry, No Vacancy, on la suit dans quelque trou du fin fond du Texas. Elle s’invente en cow-girl, ménagère franchement désespérée, voyageuse et lointaine descendante de Marion Crane / Janet Leigh dans Psychose. Les décors évoquent les fantômes d’un passé révolu, des étendues sauvages très cinématographiques aux stations-service et motels désaffectés.
Dans The Tourist, on voyage au pays des white trashes, poupées vénales, vieux sugar daddies et momies ultra-bronzées. Cela fleure bon (?) la Floride, entre hôtels immenses, piscines, bateaux et fêtes foraines où la touriste en quête d’un mari au portefeuille garni erre, faux ongles et faux cils bien en place, croisant parfois des hommes bodybuildés et huilés aussi artificiels que le reste du décor. Chaque photographie est un chef-d’œuvre de mise en scène, où tel ou tel élément sonne l’alerte et nous oblige à réfléchir pour comprendre ce qui cloche, et nous interroger sur notre propre vision des « vacances », ou plutôt de l’imaginaire des vacances.
C’est toujours par la création d’un contexte signifiant que Kourtney Roy raconte sans qu’il soit besoin de mots ses histoires très noires sous couvert de couleurs éclatantes et d’ambiance solaire. Comme l’écrit Del Barrett :
The Tourist contains all the Roy hallmarks we love and expect: auto-portraiture, a filmic approach, her characteristic colour palette, as well as a tension between the witty and the sinister, the conventional and the unorthodox, the glamour and the sleaze.
Je vous recommande vivement ces deux livres, très beaux objets à la fabrication soignée, qui ne sont que les deux premiers de tous ceux que j’ai acquis pour m’immerger dans l’œuvre d’une artiste que je rêverais de rencontrer.
Tout Brando. L’ange noir d’Hollywood, de Guillaume Evin, Glénat, 2024.
À 18 ans, en admiratrice inconditionnelle de Vivien Leigh et de Tennessee Williams, je regardai A Streetcar Named Desire (Elia Kazan, 1951). Je fus subjuguée par ce film, et saisie par la performance de Marlon Brando. Il fut instantanément pour moi, et demeure jusqu’à ce jour, la seule et unique incarnation du sex-symbol masculin.
Qui l’a vu en Stanley Kowalski ne peut l’oublier. Je l’ai aussi adoré dans The Godfather (Francis Ford Coppola, 1972) et dans l’incroyable Apocalypse Now (du même réalisateur, 1979), ou encore dans le poisseux Reflections in a Golden Eye (John Huston, 1967), où il a pour partenaire la captivante Elizabeth Taylor. Bref, j’aime cet acteur, comme beaucoup de gens. Je reconnais son talent singulier, mais je crois être surtout sensible à son charisme et sa présence invraisemblables à l’écran. Comme un fauve humain.
Il était par conséquent tout naturel que je finisse par céder à la tentation et me procure ce Tout Brando récemment paru. Abondamment illustré, agréable à lire, ce volume propose d’abord une biographie succincte de Marlon Brando, puis célèbre son statut d’icône, avant de proposer un rappel de l’intégralité de sa filmographie (soit 39 films), les œuvres étant plus ou moins longuement commentées selon leur valeur artistique.
On voudrait que ce livre contienne davantage de pages, davantage de photos, davantage de tout, pour s’immerger encore plus dans l’existence d’un être qui, dans sa vie privée comme dans sa vie professionnelle, a fait preuve d’une hubris enivrante. Bien sûr, son comportement est parfois inacceptable ; il est indéniable qu’il a dépassé certaines limites, et ceux pour qui la morale prévaut fronceront le nez devant cet homme. Pour ma part, sa démesure et ses facettes contradictoires ont plutôt tendance à me fasciner. Monstre très humain, Brando est une figure que l’on croirait issue de l’imagination furieuse d’un dramaturge. Un mythe fait homme.
Vous pouvez feuilleter le livre sur le site de l’éditeur : cliquez ICI.
Sade, l’insurrection permanente, de Maurice Nadeau, éditions Maurice Nadeau, 2025
Si tout le monde connaît le marquis de Sade (1740-1814), personne ou presque ne l’a lu. Car on dit « connaître » ce dont en réalité on n’a qu’une vague idée, nourrie de préjugés et de fantasmes. Le personnage est sulfureux, son œuvre pornographique et il a inspiré le nom « sadisme ». Voilà pour la « connaissance » commune.
Autant dire que nous sommes loin du compte. J’ai lu quand j’étais au lycée mes premières œuvres de Sade, en l’occurrence, La Philosophie dans le boudoir et Justine ou les Malheurs de la vertu. À l’époque, j’étais férue de littérature du XVIIIe siècle, révolutionnaire en diable et obnubilée par les œuvres extrêmes, marginales ou subversives. J’ai poursuivi ma lecture de l’ensemble des œuvres de Sade les années suivantes, puis, bien des années plus tard, j’ai eu l’occasion de travailler sur le monumental Sade vivant de Pauvert et sur une nouvelle édition des 120 Journées de Sodome, ce qui a réanimé mon intérêt pour la pensée et la vie du divin marquis.
Disons-le clairement : le style de Sade m’a souvent lassée, et le caractère systémique, répétitif, éminemment monotone des sévices et aventures contés m’a toujours beaucoup ennuyée ; mais l’esprit qui sous-tend cette œuvre sans équivalent dans notre littérature, lui, continue de me paraître digne d’intérêt. On n’en finit pas de le sonder, d’essayer de le comprendre et d’en suivre la logique implacable.
L’essai de Maurice Nadeau paru en 1947 sous le titre Exploration de Sade et aujourd’hui réédité en format poche sous le titre Sade, l’insurrection permanente, invite à explorer l’univers sadien avec une finesse remarquable. Lors de sa première publication, l’essai accompagne une anthologie inédite de textes du marquis jusqu’alors censurés au nom de la morale publique – d’ailleurs, en 1947 encore, cette édition et les diverses entreprises éditoriales du même genre, dont celle de Jean-Jacques Pauvert, provoquent moult débats et critiques.
Le grand public n’a alors pas accès aux œuvres de Sade, toujours relégué dans l’Enfer de la Bibliothèque nationale. Les surréalistes l’avaient encensé, évidemment, comme Baudelaire, Swinburne et bien d’autres avant eux, et il semble qu’après le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale, il était temps enfin de le sortir des oubliettes de l’histoire et de la littérature. Chez Nadeau comme chez d’autres éditeurs et intellectuels de l’après-guerre, Sade faisait figure d’homme moderne, de précurseur. Il incarnait l’esprit indomptable. Selon moi, il est une sorte de révolutionnaire absolu, par-delà le bien et le mal.
C’est particulièrement sensible dans l’étrange Français, encore un effort si vous voulez être républicains, extrait de La Philosophie dans le boudoir (1795). Dans ce texte, les idées les plus avant-gardistes et, à nos yeux, positives côtoient les affirmations les plus choquantes. Le citoyen Donatien Alphonse François Sade tire les conséquences d’une philosophie matérialiste poussée à son dernier degré et propose une sorte d’anti-contrat social vertigineux. Nous sommes alors en pleine Révolution française, à laquelle le marquis, libéré de la prison où il croupissait sous la monarchie, participe très activement, en parallèle de ses activités de dramaturge. Il est, par ses idées, parfaitement adapté à ce temps de bouleversement et d’expérimentation. L’homme et le moment historique se sont parfaitement trouvés ! Le retour à l’« ordre » coïncidera d’ailleurs, sans surprise, avec le retour en prison de cet électron par trop libre.
En 2025, alors que notre société se croit très libérée et audacieuse mais végète en réalité dans un conformisme qui de plus en plus souvent tend au repli réactionnaire, il est significatif que la lecture de ce « penseur en prison », selon la belle expression de Maurice Nadeau, soit toujours aussi éprouvante et scandaleuse. Il demeure un caillou pointu dans notre chaussure. L’œuvre du marquis fouille et exhume ce qu’il y a au plus profond de l’être humain, obligeant chacun à s’interroger sur les normes, les lois, la morale, et sa propre nature.
Il ne s’agit pas, évidemment, d’adhérer à tous ses principes (je ne suis pas favorable à la pédophilie ni au meurtre, je vous rassure), mais relire ses textes, en commençant par la stimulante introduction que constitue le brillant essai de Maurice Nadeau, me paraît plus que jamais nécessaire à une bonne hygiène intellectuelle.
Pas sérieux s’abstenir. Histoire du marché de la rencontre, XIXe-XXe siècles, par Claire-Lise Gaillard, CNRS éditions, 2024
Non, Meetic, Tinder et compagnie n’ont pas inventé le marché de la rencontre, et s’ils portent le consumérisme relationnel et amoureux à un point sans doute inédit, ils ne sont que l’ultime métamorphose d’un marché déjà ancien.
L’historienne Claire-Lise Gaillard livre aux lecteurs avertis une étude dense et rigoureuse sur le marché de la rencontre amoureuse de la toute fin du XVIIIe siècle au milieu du XXe siècle. Elle s’attache à étudier la naissance, l’essor et les métamorphoses des rencontres amoureuses orchestrées par des agents d’affaires d’abord, puis des agents matrimoniaux et enfin des annonces publiées dans la presse écrite, spécialisée ou non.
Le fonctionnement des premières agences et publications au XIXe siècle y est analysé en détail, de même que leur réputation et leur image auprès du grand public – celle-ci étant peu reluisante et ayant eu à pâtir notamment des coureurs de dot et autres escrocs. La manière dont, signe du changement des temps et de la société, les petites annonces les supplantent au XXe siècle est bien expliquée, l’autrice faisant œuvre de sociologue au moins autant que d’historienne.
Le livre met en lumière les ressorts économiques, sociaux, culturels et moraux à l’œuvre dans ce véritable marché dont les entrepreneurs ont su s’emparer pour faire des profits – le capitalisme libéral ne pouvait manquer d’exploiter les aspirations romantiques et matrimoniales des individus. Landru apparaît ici et là, qui fit, comme on le sait, un usage très personnel de la quête par ces dames d’un époux. Si la dimension intime de la recherche d’un conjoint ne se lit bien souvent qu’en creux et n’a laissé que peu de témoins matériels, ses aspects familiaux, économiques, les idéaux qui s’y rattachent et les stratégies employées sont clairement identifiés. Des permanences dans les attentes et positionnements genrés apparaissent tout au long de la période étudiée et sans doute, en partie, peut-on les retrouver de nos jours, malgré l’apparent bouleversement des relations hommes-femmes dans le monde contemporain et particulièrement sur les sites de rencontre en ligne. « Parce que le marché de la rencontre réduit au maximum la part du hasard dans les rencontres, il exacerbe les normes de genre au sein des couples. » Qui n’aurait son avis à donner sur ce point ? Des changements, notamment après la Première Guerre mondiale, se font néanmoins sentir, timidement, de sorte que cette étude d’un objet particulier permet d’embrasser plus largement les évolutions sociétales, parmi lesquelles l’émancipation (toute relative) des femmes.
Extrêmement intéressant, cet ouvrage dodu nous apprend beaucoup de choses et nous permet de réfléchir autrement à ce sujet ô combien atemporel et passionnant : que veulent les hommes et les femmes, quels compromis sont-ils prêts à faire, et comment s’établit le rapport de force dans la quête d’un conjoint ?