Ils me font rire avec leur 18 juin. On penserait que tout est venu de là, alors que cela fait oublier toutes les batailles, les conflits, les arguments, les mémorandums, etc. Charles de Gaulle (cité par Julian Jackson)
On s’est plu, par la suite, à faire du 18 juin un acte isolé, une sorte de coup de théâtre. En réalité, cet appel était le premier d’une longue série. Il s’inscrivait dans une attitude que j’avais prise depuis longtemps et que je n’ai jamais abandonnée. Charles de Gaulle (Mémoires de guerre, 1954)
C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Maréchal Pétain (17 juin 1940)
Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat. Charles de Gaulle (brouillon et version officielle, 18 juin 1940)
Le gouvernement a demandé à l’ennemi à quelles conditions pourrait cesser le combat. Il a déclaré que si ces conditions étaient contraires à l’honneur, à la dignité, à l’indépendance de la France, le combat devait continuer. Charles de Gaulle (texte édulcoré réellement prononcé, 18 juin 1940)
Moi, général de Gaulle, j’entreprends ici, en Angleterre, cette tâche nationale. L’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la Patrie commandent à tous les Français libres de continuer le combat là où ils seront et comme ils pourront. (…) J’invite tous les Français qui veulent rester libres à m’écouter et à me suivre. Charles de Gaulle (22 juin 1940)
La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! Charles de Gaulle (affiche, Londres, août 1940)
À mesure que s’envolaient les mots, irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j’avais menée dans le cadre d’une France solide et d’une indivisible armée. À 49 ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. (…) Dès l’après-midi du 17 juin, j’exposai mes intentions à M. Winston Churchill. Naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre, qu’aurais-je pu faire sans son concours ? Il me le donna tout de suite et mit, pour commencer, la BBC à ma disposition. (…) À 18 heures, je lus au micro le texte que l’on connaît. Charles De Gaulle (Mémoires de guerre, 1954)
Bien que le contenu du texte ne soulève aucune objection, il n’est pas souhaitable que le général de Gaulle, persona non grata auprès de l’actuel gouvernement français, parle à la radio, aussi longtemps qu’on peut espérer que l’actuel gouvernement français agira d’une façon conforme aux intérêts de l’Alliance. Compte rendu de la réunion du cabinet de guerre britannique (18 juin 1940)
De l’Appel proprement dit, on n’a rien enregistré sur disque. On a su trop tard que le général allait parler pour prendre les dispositions nécessaires. Elizabeth Barker (BBC, 1965)
Roosevelt traitait de Gaulle presque aussi mal que Trump malmène Zelensky. Finalement, de Gaulle est sorti la tête haute de cet affrontement, car il a toujours gardé le cap de l’intérêt national et de la liberté. Bernard de Montferrand (ancien ambassadeur de France en Allemagne, 2025)
On a toutes les raisons de penser que l’appel passa sur les ondes à 22 heures. (…) Il est clair que les Britanniques ont censuré l’appel du 18 juin. La radicalité a été gommée. Aurélie Luneau (2023)
Il est clair que les Britanniques ont censuré l’appel du 18 juin. La radicalité a été gommée. (…) De Gaulle veut prendre date par rapport à la menace de l’armistice. Se retirer de la guerre officiellement, cela veut dire qu’au jour de la victoire, la France n’aura plus voix au chapitre, et pour de Gaulle, c’est absolument inconcevable. Olivier Wieviorka (2025)
Il a été ramené à l’aspect militaire. Gilles Ragache (2025)
Dans ces jours-là, il y a ce qu’il voulait dire et ce qu’il pouvait dire. Il a été réfréné de manière incontestable sur la qualification du gouvernement français. Mais le général rationalise la défaite. Il l’attribue non pas à la faiblesse ontologique des démocraties par rapport aux régimes totalitaires, comme le prétend Pétain, mais à des causes purement militaires. Il donne un pourquoi, un schéma d’explication, une vision des choses et redonne ainsi une possibilité d’action, un chemin et un horizon. Continuer à se battre à un sens, assure-t-il face à ceux qui disent : “A quoi bon ?” Frédéric Fogacci (2025)
Le début de partie est moins brillant que ne le retient la légende dorée de la France libre. (…) Le contraste est immense entre l’écho immédiat de l’appel du 18 juin et l’importance que le passage du temps lui a conférée. (…) Churchill avait d’une certaine façon deux fers au feu. D’un côté, il misait sur de Gaulle, à tout hasard, en attendant qu’arrivent à Londres des politiciens français de poids, type Reynaud ou Mandel. De l’autre, il espérait encore que le gouvernement installé à Bordeaux poursuivrait la guerre. (…)Le mystère demeure. Le texte finalement lu sur les ondes de la BBC n’exclut pas que la France reste dans la guerre. Un sursaut patriotique auquel de Gaulle ne croyait pas du tout. Jean-Louis Crémieux-Brilhac (2025)
Il ne s’agit pas d’un rapport des services secrets suisses. Il provient en fait de l’organe militaire chargé de l’écoute des radios étrangères: le Gruppe Ohr (Groupe Oreille). À l’époque, les moyens d’enregistrement n’existent pas. Les contenus radiophoniques sont donc retranscrits à la main, souvent par des agents bilingues, voire trilingues. Le compte-rendu du discours du général du Gaulle apparaît dans le Bulletin n° 153, publié à 6h le 19 juin 1940, à la page 3. Il est rédigé en allemand: « Die frz. Regierung hat beim Feind angefragt, zu welchen ehrenvollen Bedingungen ein Waffenstillstand möglich wäre… Christian Rossé (2010)
Aucun doute: l’Appel marque un tournant majeur pour la France de ces années noires. Difficile de comprendre comment un simple général de brigade, sous-secrétaire d’État à la guerre depuis quinze jours, a trouvé les ressources pour désavouer sa hiérarchie et incarner loin de chez lui la France « résistante ». Avant d’installer ses quartiers à Carlton Gardens, de Gaulle loge au 7-8 Seamore Grove, près de Hyde Park, dans l’appartement d’un de ses collaborateurs. Là, au lendemain de son arrivée à Londres, il rédige un texte qu’il a prévu de lire le soir même sur les ondes de la BBC. Le maréchal Pétain vient de demander un armistice aux Allemands. De Gaulle, qui refuse vigoureusement l’arrêt des hostilités, veut agir vite. Que nous reste-t-il de l’Appel? Un brouillon manuscrit, quelques extraits dans les journaux. Et l’impression de l’avoir entendu mille fois: « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas… » Or, le discours du 18 juin n’a pas été conservé par la BBC. Et fort peu de gens l’ont entendu. Le texte « officiel », tenu comme tel par le Général et les gardiens de la mémoire gaullienne, commence par ces mots: « Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat. » Surpris par les différences entre ce texte et d’autres versions de l’Appel, publiées notamment par les journaux de l’époque, un notaire français, Jacques Fourmy, mène sa petite enquête à la fin des années 1980. Ses recherches le conduisent vers les « services de renseignement » helvétiques, qui retranscrivaient scrupuleusement tout ce qu’ils entendaient à la radio. Banco! Les Suisses ont bien capté, vers 22h, les paroles du général. L’historien suisse Christian Rossé a récemment localisé ce document dans les archives fédérales. «Il ne s’agit pas d’un rapport des services secrets suisses. Il provient en fait de l’organe militaire chargé de l’écoute des radios étrangères: le Gruppe Ohr (Groupe Oreille).» « À l’époque, poursuit Christian Rossé, les moyens d’enregistrement n’existent pas. Les contenus radiophoniques sont donc retranscrits à la main, souvent par des agents bilingues, voire trilingues. Le compte-rendu du discours du général du Gaulle apparaît dans le Bulletin n° 153, publié à 6h le 19 juin 1940, à la page 3. Il est rédigé en allemand: «Die frz. Regierung hat beim Feind angefragt, zu welchen ehrenvollen Bedingungen ein Waffenstillstand möglich wäre… » Tiens ce début… Rien à voir avec l’autre, l’ « officiel ». La version « suisse » est clairement plus bienveillante à l’égard du gouvernement Pétain. Traduisons: « Le gouvernement français a demandé à l’ennemi à quelles conditions honorables un cessez-le-feu était possible. Il a déclaré que, si ces conditions étaient contraires à l’honneur, la dignité et l’indépendance de la France, la lutte devait continuer. Dans la version «officielle», de Gaulle semblait avoir totalement rompu avec le gouvernement français. Dans la version «suisse», la vraie puisque celle qu’il a lue au micro de la BBC, il laisse encore à Pétain le bénéfice du doute. Le général a donc édulcoré son texte au cours de l’après-midi ou la soirée du 18 juin. L’histoire officielle du gaullisme place pourtant cette journée sous le sceau du recueillement. «C’est étrangement la seule journée banale de cette période qui ne l’était, certes, pas. Comme si l’Histoire avait suspendu sa marche jusqu’à six heures du soir, pour donner plus d’importance au geste qui allait s’accomplir», racontera Geoffroy de Courcel, qui était alors officier d’ordonnance du général. Vraiment ? «Cette journée fut tout sauf calme», estime l’historien François Delpla. Peu après midi, le cabinet de guerre britannique refuse que de Gaulle parle à la radio. Et il faut tout l’entêtement du général Spears, alors soutien de de Gaulle, pour faire réveiller Churchill en pleine sieste, lequel obtiendra l’aval des membres de son cabinet. Les «négociations» se poursuivent sans doute dans la soirée. «Le gouvernement britannique est alors divisé en deux tendances, rappelle François Delpla. D’un côté Churchill, très hostile à Hitler, de l’autre le chef de la diplomatie Lord Halifax, adepte d’une attitude plus conciliante à l’égard de l’Allemagne.» Churchill avait d’une certaine façon deux fers au feu, estime l’historien et ancien résistant Jean-Louis Crémieux-Brilhac. «D’un côté, il misait sur de Gaulle, à tout hasard, en attendant qu’arrivent à Londres des politiciens français de poids, type Reynaud ou Mandel. De l’autre, il espérait encore que le gouvernement installé à Bordeaux poursuivrait la guerre. » De Gaulle a-t-il spontanément modifié son texte, tenant compte du climat de grande prudence qui régnait à Londres? L’a-t-il fait sur instruction britannique? « Le mystère demeure, note Jean-Louis Crémieux-Brilhac. Le texte finalement lu sur les ondes de la BBC n’exclut pas que la France reste dans la guerre. Un sursaut patriotique auquel de Gaulle ne croyait pas du tout. Mathieu van Berchem (2010)
La tradition politique et historique veut que Churchill ait invité De Gaulle à faire son allocution le 18 juin 1940 sur la BCC et que le général n’ait eu qu’à se rendre dans la grande maison radiophonique britannique pour faire son allocution. Rien n’est moins vrai. Les débats politiques entre appeasers et « bellicistes » britanniques se poursuivaient au sommet de l’État britannique. Churchill n’avait pas le dessus. L’allocution manqua de passer à la trappe. De Gaulle comme Churchill ont dû s’adapter au jeu des appeasers. Depuis l’irruption en force du nazisme sur la scène allemande lors des élections de septembre 1930, Churchill s’efforce de réaliser une très large union contre ce fléau politique. La débâcle des forces alliées en mai-juin 1940, en Belgique et en France, loin de le faire changer d’idée, l’encourage à persévérer. Si le récent premier ministre britannique ne peut maintenir la France entière dans le combat, Churchill s’efforce de maintenir la plus grande partie possible de celle-ci dans la lutte. À partir du 9 juin 1940, date de la première visite à Londres de Charles de Gaulle, depuis peu général et ministre, Winston Churchill mise sur cette personnalité pour retenir la France de s’engager sur la pente d’une paix séparée, et pour combattre le défaitisme au sein du gouvernement britannique qu’il dirige. Le jour même, il fait devant le cabinet de guerre l’éloge de ce Français qui veut poursuivre la lutte. En effet, depuis que De Gaulle a pris, le 6 juin 1940, ses fonctions de secrétaire d’État à la Défense nationale, il s’efforce de retenir la France sur la voie de l’armistice. Dès qu’il apprend, le 16 juin au soir, le remplacement de Paul Reynaud à la tête du gouvernement par le maréchal Pétain, De Gaulle manifeste au député anglais Edward Spears, envoyé personnel de Churchill auprès de Reynaud, son intention de se rendre à Londres le lendemain, pour appeler les Français à continuer le combat. Spears contacte aussitôt par téléphone Churchill, qui donne son accord à cette idée. Spears est un conservateur totalement bilingue français-anglais et, depuis 1915, un ami personnel de Churchill. Churchill entrevoit probablement que De Gaulle a l’étoffe d’un chef d’État et celle d’un équivalent de Jeanne d’Arc. Churchill admire deux personnalités françaises, Jeanne d’Arc et Napoléon, ainsi que Clemenceau dont il va tant s’inspirer pendant toute la guerre et particulièrement dans cette période. Cependant, Churchill ne peut pas faire assaut de trop de romantisme face aux membres de son gouvernement qui se prétendent réalistes. Ils ont désormais pour chef de file Edward Halifax, le ministre des Affaires étrangères qui règne au Foreign Office et qui est un ami personnel du Roi. C’est pourquoi Churchill, après avoir reçu De Gaulle en présence de Spears, le 17 juin vers 15 h, ne lui ouvre pas immédiatement les studios et les micros de la BBC. Lors de la séance du cabinet de guerre britannique qui se tient en fin d’après-midi du 18 juin, Churchill présente prudemment le motif de l’arrivée de De Gaulle à Londres. Il s’agissait d’assurer sa sécurité car le français était menacé d’arrestation par son gouvernement installé à Bordeaux. C’est une crainte on ne peut plus fondée, témoin l’arrestation pendant quelques heures, de Georges Mandel et du général Bührer au cours de cet après-midi-là. Alfred Duff Cooper, ministre conservateur de l’Information, joue un rôle essentiel. Lors de la réunion suivante du cabinet britannique qui se tient le 18 juin vers 12 h 30, c’est lui qui présente un texte que De Gaulle doit prononcer à la radio. Churchill est absent de cette réunion parce qu’il est retenu par la préparation de son discours de combat aux Communes. Ce discours de Churchill est d’après ses derniers mots, celui « de la plus belle heure « . C’est Neville Chamberlain qui préside la réunion du cabinet. La décision s’avère négative, probablement sous l’influence de lord Halifax, le chef de file des appeasers. Il apparaît aux membres du cabinet britannique qu’il n’est pas opportun que De Gaulle parle « tant que le gouvernement français peut encore agir dans le sens des intérêts de l’alliance ». En d’autres termes, on attend que la situation se décante à Bordeaux, lorsque seront connues les conditions allemandes d’armistice et de paix. Cooper et Spears reviennent à la charge dans l’après-midi du 17 juin et obtiennent de Churchill que la décision puisse être revue s’ils convainquent un par un les membres du cabinet. Halifax en profite pour faire amender plusieurs fois le texte de De Gaulle, jusqu’à une version finale qui le dénature complètement, en affirmant dès sa première phrase que Pétain recherche » un armistice dans l’honneur ». Le général cède, sans doute, pour arriver à lancer son appel, mais la bataille se poursuit dans la nuit, sans qu’on en connaisse les détails mais seulement le résultat. Le début du texte publié par les journaux anglais le 19 juin a été changé par rapport à celui qui a été prononcé et que nous connaissons par une écoute des services secrets suisses. Ce texte est conforme à ce que nous connaissons, et ne parle plus d’armistice honorable. Cependant, la fin aussi diffère, par l’ablation de la phrase « demain comme aujourd’hui je parlerai à la radio de Londres « . Voilà qui ressemble au résultat d’un troc. Si on ne parle plus de Pétain comme d’un homme d’honneur, de Gaulle perd son droit à une émission quotidienne. En définitive, la version officielle de l’appel du 18 juin, fixée et publiée en août 1940, reproduira le texte des journaux anglais tout en rétablissant la dernière phrase. De Gaulle est effectivement privé de micro jusqu’au 22 juin, date de sa première allocution connue par un enregistrement. On avait appris alors à Londres la teneur des conditions d’armistice et le gouvernement britannique, inquiété notamment par les conditions concernant la flotte de guerre française, essayait par-là de dissuader les Français de signer l’armistice avec les Allemands. Lorsqu’on apprend à Londres dans la soirée que l’armistice est signé, de Gaulle monte soudain en grade. Le cabinet de guerre britannique décide, le lendemain matin, de ne plus reconnaître le gouvernement Pétain et appelle à la formation d’un « comité national » français en espérant que de hautes personnalités en fassent partie. Pour commencer, de Gaulle en est le « secrétaire « , et il va annoncer tout cela à la BBC le soir même. Cependant, après la diffusion de son allocution, Halifax interdit aux journaux de la reproduire et s’en explique le lendemain devant le cabinet. Il a été assailli dans l’après-midi par des Français éminents présents à Londres, Jean Monnet, Alexis Léger, Charles Corbin l’ambassadeur français au Royaume-Uni, se prétendant hostiles à la fois à l’armistice et à cette façon de procéder. Il faudrait, disaient-ils, que la résistance parte des colonies françaises et de leurs gouverneurs. Churchill ne proteste pas contre cette violation flagrante des décisions collégiales. C’est le signe qu’il craint, par-dessus, toute la crise que déclencherait un désaveu de Halifax et qu’il ne se sent pas assez fort, politiquement, pour croiser le fer avec lui. Quelques jours plus tard, le 28 juin, aucun gouverneur de colonie française n’a désavoué l’armistice et le cabinet britannique accorde à de Gaulle une reconnaissance minimale. Le cabinet britannique reconnaît de Gaulle comme « le chef des Français qui se rallient à lui ». François Delpa (2024)
Non, le général rebelle n’a pas dit ce jour-là : « La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! » Non, il n’a pas clamé : « Moi, général de Gaulle, j’entreprends ici, en Angleterre, cette tâche nationale », se posant ainsi en chef militaire et politique du pays. Oui, il a conclu : « Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas », donnant à ce mot, « résistance », un sens qui n’a cessé de s’ennoblir à son tour en Résistance. Non, enfin, la version canonique, entérinée par de Gaulle dans ses Mémoires de guerre (Plon, 1954), n’est pas exactement celle qu’il prononça au micro. (…) L’appel du 18 juin… Rarement un événement aura suscité autant de livres ou de travaux d’historiens et dégagé aussi peu de certitudes. Les souvenirs des témoins se contredisent sur bien des points quand ils n’évoluent pas dans le temps. Mouvement naturel de la mémoire, mais aussi souci ultérieur du personnage principal, devenu l’« Homme du 18 juin », d’établir une doxa et, peut-être, un mythe de ce moment fondateur… Commençons par ce qui fait consensus. Ce 18 juin 1940, le général s’assoit devant une petite table, dans un studio de la BBC. Il est en uniforme et bottes lustrées. Il a posé à côté de lui ses gants blancs et son képi. L’ingénieur du son, Gibson Parker, demande un essai de voix. « La France », dit cet orateur qui entend à cet instant rien de moins que de l’incarner. Puis l’un des deux speakers français de la BBC, Maurice Thiéry ou Pierre de Valençais, annonce : « Et maintenant, le général de Gaulle, qui fut sous-secrétaire d’Etat du gouvernement Reynaud, vous parle. » De Gaulle se lance. « Il paraissait très calme mais assez tendu, comme s’il concentrait toutes ses forces en un seul instant, racontera Elizabeth Barker, une assistante britannique qui l’avait accompagné dans le studio, dans Le Figaro littéraire du 17 juin 1965. Je suis sûre qu’il ne distinguait personne dans le studio, rien que le micro qu’il regardait fixement, comme s’il voyait au-delà de l’appareil. » L’Appel dure quatre minutes. « A mesure que s’envolaient les mots, irrévocables, je sentais en moi-même se terminer une vie, celle que j’avais menée dans le cadre d’une France solide et d’une indivisible armée, écrira Charles de Gaulle dans ses Mémoires. A 49 ans, j’entrais dans l’aventure, comme un homme que le destin jetait hors de toutes les séries. » Il est alors général « à titre temporaire », en raison de ses récents faits d’armes aux batailles de Moncornet et d’Abbeville. Il passe depuis longtemps pour un militaire surdoué et un emmerdeur patenté, ne cessant de harceler ses supérieurs de sa vision de ce que doit être une armée moderne et mécanique. Il s’est notamment brouillé avec le maréchal Pétain, son ancien mentor. De Gaulle a été nommé sous-secrétaire d’Etat à la guerre, le 5 juin. A deux reprises déjà, il s’est rendu à Londres et a rencontré Winston Churchill, le premier ministre britannique, comme émissaire de Paul Reynaud, le président du Conseil. Il revient d’un de ces voyages, le 16 au soir, quand il apprend à Bordeaux la démission de son patron et son remplacement par Pétain. Au petit matin du 17 juin, de Gaulle s’envole à bord de l’avion d’Edward Spears, le représentant personnel de Churchill en France. Il est accompagné de Geoffroy Chodron de Courcel, son ordonnance. A Londres, le Général pose ses bagages dans un petit appartement de Seamore Place qu’on lui a prêté. « Je m’apparaissais à moi-même seul et démuni de tout, comme un homme au bord d’un océan qu’il prétendrait franchir à la nage », se décrit-il dans ses Mémoires. Le même jour, à 12 h 30, le maréchal Pétain prononce son discours d’abandon avec cette phrase célèbre : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » A peine débarqué, de Gaulle rencontre Churchill. « Dès l’après-midi du 17 juin, j’exposai mes intentions à M. Winston Churchill, poursuit-il dans ses Mémoires. Naufragé de la désolation sur les rivages de l’Angleterre, qu’aurai-je pu faire sans son concours ? Il me le donna tout de suite et mit, pour commencer, la BBC à ma disposition. » Churchill ne dit pas autre chose dans ses propres Mémoires. Pieux mensonge que cette entente immédiate entre les deux géants…« Le début de partie est moins brillant que ne le retient la légende dorée de la France libre », résume Jean-Louis Crémieux-Brilhac, grande figure de cette France libre, avant d’en devenir un des plus précieux mémorialistes (L’Appel du 18 juin, Armand Colin, 2010). Toujours ce 17, Chodron de Courcel appelle Elisabeth de Miribel, une amie installée à Londres, et l’invite à venir, le lendemain à 10 heures, assurer le secrétariat du Général. L’idée de l’Appel est clairement en germe dès cet instant. De Gaulle y pense aussi quand il dîne chez Jean Monnet, directeur de la mission économique française au Royaume-Uni. « Que venez-vous faire à Londres ? », lui demande Silvia Monnet, la maîtresse de maison. « Sauver l’honneur de la France », répond l’invité. Toute la soirée, il affirme vouloir parler à la radio, frotte ses thèmes à l’auditoire, s’emporte contre Pétain, au grand dam de Monnet. Il a été convenu avec Churchill que de Gaulle pourrait parler et appeler à poursuivre la guerre sitôt que la France aurait demandé un armistice séparé qui briserait le pacte d’alliance signé entre leurs deux pays. L’appel à « cesser le combat » de Pétain semble bien indiquer une volonté de mettre fin unilatéralement aux hostilités. Du moins est-ce ce qui apparaît à de Gaulle, qui y voit le feu vert pour sa prise de parole. D’autant que les journaux anglais du 18 au matin rapportent le discours de Pétain et évoquent la débandade qu’il a provoquée dans l’armée française. Dès 8 heures, le Général s’attelle donc à la rédaction de son Appel. « Puisqu’on ne se bat plus, je n’ai plus de raison d’attendre », dit-il à son ordonnance. Elisabeth de Miribel tape sur sa machine le manuscrit que doit lui déchiffrer Geoffroy Chodron de Courcel, « texte finement écrit et surchargé de ratures », selon elle. Sauf qu’aux yeux des Britanniques, ce 18 juin, la situation est loin d’être aussi claire que ne le juge de Gaulle. Le défaitisme de Pétain a hérissé, même en France. Sur le terrain, la bataille se poursuit, fût-elle désespérée (les armes ne se tairont totalement que le 25 juin). Et puis, il reste l’Empire, encore en mesure de lutter. Dernier point, et non des moindres, à élucider : quelle sera la position de Hitler, qui pour l’heure se tait face à l’offre de négociation de Pétain ? Ce 18 juin, tandis que de Gaulle noircit les feuillets, le gouvernement britannique décide d’envoyer à Bordeaux deux délégations, l’une britannique, conduite par Lord Lloyd, l’autre française, menée par Jean Monnet. Leur mission : mesurer les intentions du gouvernement, mais également savoir si des personnages de premier plan seraient prêts à rejoindre Londres. Sur place, Monnet sonde le personnel politique. Aucun ne montera dans l’avion qui redécolle le 19. Alors, dans ce grand moment de flottement, le cabinet de guerre britannique décide de ne pas laisser parler l’exilé. « Bien que le contenu du texte ne soulève aucune objection, il n’est pas souhaitable que le général de Gaulle, persona non grata auprès de l’actuel gouvernement français, parle à la radio, aussi longtemps qu’on peut espérer que l’actuel gouvernement français agira d’une façon conforme aux intérêts de l’Alliance », est-il écrit dans le compte rendu de la réunion. Winston Churchill est absent. Il travaille à un discours qu’il doit prononcer dans l’après-midi devant la Chambre des communes. Il est lui-même en difficulté face aux partisans de l’apaisement (les « appeasers »), prêts à composer avec Hitler. Ce discours du premier ministre sera un vibrant plaidoyer jusqu’au-boutiste, qui scellera sa victoire sur les « appeasers ». A 14 heures, de Gaulle déjeune avec Edward Spears et Alfred Duff Cooper. Ce dernier est ministre de l’information et donc patron de la BBC, en ces temps de guerre. De Gaulle sait-il déjà que son Appel a été recalé ? Là encore, les avis divergent. Mais, un peu plus tard, Spears va interrompre la sieste de Churchill et plaider la cause du Français interdit d’antenne. Le premier ministre donne son approbation à un appel, sous réserve de celle du cabinet de guerre. Spears et Cooper vont alors faire le siège de ses membres. L’accord tombe en fin d’après-midi : de Gaulle peut parler. Selon la version officielle, le Général et son ordonnance sautent dans un taxi, déposent Elisabeth de Miribel chez elle et arrivent à la BBC. « A 18 heures, je lus au micro le texte que l’on connaît », est-il sobrement écrit dans les Mémoires de guerre. Plusieurs historiens, dont Jean-Louis Crémieux-Brilhac, s’appuyant notamment sur des grilles horaires de la BBC, pensent que l’Appel fut en réalité annoncé à 20 heures et lancé deux heures plus tard. « On a toutes les raisons de penser que l’appel passa sur les ondes à 22 heures », confirme l’historienne Aurélie Luneau dans L’Appel du 18 juin (Flammarion, 2020). De Gaulle s’accrochera toujours à l’horaire de 18 heures, peut-être pour occulter les tractations qui suivirent. Interrogé bien plus tard par l’historien Henri Amouroux, le Général jurera « n’avoir jamais fait relire aucun texte ». « Il est clair que les Britanniques ont censuré l’appel du 18-Juin, affirme, lui, Olivier Wieviorka, historien spécialiste de la période. La radicalité a été gommée. » Le brouillon aujourd’hui conservé et qui sacralise la version officielle débute ainsi : « Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises, ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s’est mis en rapport avec l’ennemi pour cesser le combat. » En écrivant « cesser le combat », de Gaulle reprend donc l’expression de Pétain. Une attaque directe contre le maréchal capitulard. Or Londres n’entend pas encore se fâcher avec le héros de Verdun et les nouvelles autorités qu’il incarne. Dans des conditions qui restent à ce jour inconnues, de Gaulle change donc son exorde : « Le gouvernement a demandé à l’ennemi à quelles conditions pourrait cesser le combat. Il a déclaré que si ces conditions étaient contraires à l’honneur, à la dignité, à l’indépendance de la France, le combat devait continuer.” Ce nouveau préambule prend au mot le discours de Pétain et lui fait crédit de vouloir négocier dans les règles de l’honneur avec les Allemands. Plus loin se déchiffre sur le manuscrit le passage suivant : « Ce sont les chars, les avions, la tactique des Allemands qui ont surpris nos chefs, au point de les amener là où ils en sont aujourd’hui. » La dernière partie de la phrase a été « caviardée » lors de sa lecture, encore dans le souci de ménager les susceptibilités des autorités françaises. Pour ajouter à la confusion, Elizabeth Barker, l’assistante britannique, fera une traduction anglaise de la version originale tapée à la machine par Elisabeth de Miribel, donc sans les ultimes modifications. Elle sera reprise, intégralement, par le London Times du 19 juin et, partiellement, par d’autres grands titres anglo-saxons. Mais la version prononcée – et donc remaniée – sera publiée le lendemain par quelques journaux du sud de la France, pas encore occupé. Sur quelles bases ? Nouveau mystère et nouvelles empoignades entre spécialistes. On sait seulement que l’agence Havas, l’ancêtre de l’Agence France-Presse, publia depuis Londres une dépêche reprenant l’Appel. Finalement, seules une écoute et une retranscription des services secrets suisses, retrouvées récemment par un historien amateur, confirmeront les modifications du discours prononcé. Quelle qu’en soit la version, le texte dépeint une situation militaire catastrophique. « Nous sommes submergés par la force mécanique, terrestre et aérienne de l’ennemi. » Manière de leçon aux vieilles badernes qui n’ont pas su l’écouter et se sont arc-boutées sur leurs théories désuètes. Puis vient l’espoir : « Mais le dernier mot est-il dit ? L’espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n’est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire. Car la France n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! Elle n’est pas seule ! » La célèbre répétition n’est pas qu’un effet oratoire. De Gaulle n’est pas totalement néophyte à la radio : il s’est déjà exprimé sur les ondes en France, notamment le 21 mai, dans un discours enregistré à Savigny-sur-Ardres, qui préfigure l’appel du 18 juin. A cette époque où la réception des postes est de piètre qualité, il lui a été recommandé de répéter les temps forts. De même lui a-t-on conseillé de parler lentement, pour se rendre plus intelligible, et de marteler les phrases. Le brillant élève a retenu cet enseignement, qui ne prendra que plus de pertinence par la suite quand les émissions commenceront à être brouillées par les Allemands, dès le milieu de l’été 1940. Sur le fond, le général de Gaulle, on le sait aujourd’hui, aurait voulu prononcer un discours plus politique et parler – déjà – au nom de la France. « Mais il a été ramené à l’aspect militaire », explique l’historien Gilles Ragache, auteur de deux livres sur le sujet (Les Appels du 18 juin, Larousse, 2010, et Juin 1940, Perrin, 2020). « Le message a rétréci, dans une lessive dont les phases nous échappent, mais dont le résultat est indubitable », résume un autre historien, François Delpla, auteur de L’Appel du 18 juin 1940 (Grasset, 2000). « Dans ces jours-là, il y a ce qu’il voulait dire et ce qu’il pouvait dire, admet Frédéric Fogacci, directeur des études et de la recherche de la Fondation Charles de Gaulle. Il a été réfréné de manière incontestable sur la qualification du gouvernement français. » Mais, ajoute l’enseignant à Science Po, dans le climat de sidération que vit alors le pays, l’Appel garde sa force de lucidité et d’espoir. « Le général rationalise la défaite, analyse M. Fogacci. Il l’attribue non pas à la faiblesse ontologique des démocraties par rapport aux régimes totalitaires, comme le prétend Pétain, mais à des causes purement militaires. Il donne un pourquoi, un schéma d’explication, une vision des choses et redonne ainsi une possibilité d’action, un chemin et un horizon. Continuer à se battre à un sens, assure-t-il face à ceux qui disent : “A quoi bon ?” » « De Gaulle veut prendre date par rapport à la menace de l’armistice, ajoute Olivier Wieviorka. Se retirer de la guerre officiellement, cela veut dire qu’au jour de la victoire, la France n’aura plus voix au chapitre, et pour de Gaulle, c’est absolument inconcevable. » Aucun enregistrement n’a donc gravé dans le marbre les paroles du général ce 18 juin. Deux versions s’opposent pour l’expliquer. La première, la plus souvent avancée, serait que le disque de l’Appel aurait disparu dans le bombardement des studios de la BBC. La seconde est émise par Elizabeth Barker : « De l’Appel proprement dit, on n’a rien enregistré sur disque. On a su trop tard que le général allait parler pour prendre les dispositions nécessaires. » Il convient d’ajouter une hypothèse, évoquée à ce jour sans preuve par certains exégètes : le disque aurait été détruit ou caché pour que le Général puisse faire entrer sa propre version du texte à la postérité et gommer les petites humiliations qu’il a dû supporter. Tout le monde s’accorde sur un point : l’Appel a été lancé dans le vide des ondes et, à l’évidence, très peu entendu. « Le contraste est immense entre l’écho immédiat de l’appel du 18 juin et l’importance que le passage du temps lui a conférée », constate Jean-Louis Crémieux-Brilhac. De Gaulle sait que ce n’est là qu’un début. A la fin de son message, il a d’ailleurs ajouté : « Demain comme aujourd’hui, je parlerai à la radio de Londres. » Le 19, il prépare donc une autre intervention. François Delpla en a retrouvé un dactylogramme dans les archives du Foreign Office. Il ne sera jamais radiodiffusé. Le micro de la BBC lui est coupé ce jour-là. Winston Churchill et son cabinet de guerre ne connaissent toujours pas les intentions françaises. De Gaulle est donc réduit au silence. A sa place, ce 19 juin, parle Charles Corbin, l’ambassadeur de France, qui relaie la position officielle du gouvernement de Pétain… La diète va durer jusqu’au 22 juin. A 18 h 52, la France signe un armistice infamant avec l’Allemagne. Churchill s’indigne de cette trahison et s’inquiète de voir la flotte française tomber aux mains des Allemands. De Gaulle est autorisé à parler. Pour autant, ce n’est pas la fin de l’humiliation : il doit soumettre son discours au cabinet de guerre. Il fait antichambre tandis qu’un intermédiaire entre et sort pour lui signifier, « phrase après phrase », raconte Gilles Ragache, des modifications. « Ridicule, ridicule ! », s’emporte de Gaulle à chaque demande. Mais, finalement, ce second appel ne sera guère dénervé par les censeurs. A 22 heures, ce 22 juin, il peut enfin reparler à la BBC. C’est là une intervention de chef, politique et militaire. « Moi, général de Gaulle, j’entreprends ici, en Angleterre, cette tâche nationale », dit-il vraiment, cette fois. « L’honneur, le bon sens, l’intérêt supérieur de la Patrie commandent à tous les Français libres de continuer le combat là où ils seront et comme ils pourront. » Et enfin : « J’invite tous les Français qui veulent rester libres à m’écouter et à me suivre. » L’aventure de la France libre peut commencer, il faut le dire, dans la plus grande indifférence. « Vous êtes tout seul. Eh bien, je vous reconnais tout seul », lui lance Winston Churchill le 27. Début août 1940 est placardée à Londres et dans les grandes villes anglaises une affiche, destinée à recruter sur place des volontaires. Le texte paraphrase mais de manière plus incisive le discours du 18 juin. Y est ajoutée en italique la célèbre formule : « La France a perdu une bataille ! Mais la France n’a pas perdu la guerre ! » Elle comporte l’expression « gouvernants de rencontre » qui fera florès. Après la Libération, cette affiche sera reprise en France, avec la signature du général de Gaulle et la date du 18 juin, ajoutant encore à la confusion. Charles-Henry Groult et Benoît Hopquin (Le Monde, 2025)
Jusqu’à il y a trois mois, le 18 juin n’était pas dans le film. Dans les versions de scénario que j’avais écrites avec Bérénice Vila, ma co-scénariste, c’était une scène qui était absente. En revanche, j’avais tourné un appel qui était un mélange de plusieurs appels, une allocution radio de Gaulle principalement fondée sur l’appel du 22 juin. (…) D’abord, parce qu’il était plus beau. Les phrases, plus poétiques. Il me plaisait davantage. Et parce qu’il avait été bien davantage entendu. J’avais d’ailleurs mélangé avec une phrase qui est dans un autre appel, je crois du 13 juillet. Tout cela visait à proposer un moment cohérent qui pouvait résumer en une seule scène les appels. On ne peut pas montrer toutes les allocutions dans un film. Il faut en trouver l’essence. (…) Plusieurs options se présentent : prendre une seule allocution et la reproduire à l’identique, ce qui va plaire aux historiens, ou bien prendre des libertés et les combiner. J’ai toutefois respecté les mots de de Gaulle. Je n’ai pas inventé de phrase pour cette scène parce que je trouvais ça important, alors que j’ai inventé des phrases de de Gaulle dans tout le reste du film. Dans cette scène, je n’ai pris que des phrases qui avaient été effectivement prononcées à la BBC dans cette période. Je trouvais le film assez bien ainsi. (…) [Mais] Il y a à peu près deux mois, nous avons montré le premier volet du film, L’Âge de fer, à Angers pour une séance test. Les gens ont aimé le film, mais une partie non négligeable pensait en sortant qu’il se terminait sur l’Appel du 18 juin, alors qu’il finit en 1942… J’ai compris qu’ils avaient cherché l’Appel du 18 juin pendant tout le film et avaient été soulagés de croire le voir à la fin. Ce contresens historique m’a perturbé. Ma première réaction a été de ne rien faire. Puis j’ai pensé qu’il ne fallait pas mépriser son public. On fait un film pour que les gens y trouvent du plaisir, que les gens le voient et que ce qu’ils voient ait du sens pour eux. J’avais voulu contourner le 18 juin parce qu’il était trop connu, trop iconique, un peu trompeur, mais c’est de fait un signifiant majeur. À partir du moment où l’ignorer perturbait le sens du film pour mon audience, j’ai décidé de revenir sur ma position. J’ai donc décidé de mettre l’Appel du 18 juin, mais c’était compliqué. (…) Je n’avais pas enregistré ce discours. L’avantage est que dans le cinéma on peut toujours réenregistrer des acteurs pour modifier le son de certaines scènes. J’avais toujours Simon Abkarian sous la main, j’avais une équipe qui pouvait enregistrer et une salle de mixage encore ouverte. J’avais tous les éléments qu’il fallait, et j’avais déjà pris la liberté de mélanger plusieurs discours. (…) Il y avait une phrase, qui est d’un autre appel, celui du 24 juin 1940, que je voulais garder. « Il faut qu’il y ait un soleil. Il faut qu’il y ait une espérance. Il faut que, quelque part, brille et brûle la flamme de la Résistance française. » Je ne voulais pas la retirer parce que la dernière phrase de l’Appel du 18 juin, qui a exactement le même sens, est très sèche, et n’est pas du tout émotionnelle. À ce moment-là du film et de l’histoire, je pensais qu’il fallait quelque chose qui fasse appel à une émotion, semblable à celle qu’a pu sentir un homme qui a dû finalement rompre avec tout ce à quoi il a cru. Il a été élevé en tant que militaire, dont le mot d’ordre est de toujours obéir. Le poids de cette rupture devait être incarné. (…) J’ai enregistré les premières phrases de l’Appel du 18 juin et j’ai gardé le reste. Ce que je veux dire : quand on fait un travail de création, on est surtout embarrassé non pas par les faits historiques, mais par leur iconisation, parce que les gens considèrent comme important. En l’occurrence, au risque d’en décevoir certains, je ne pense pas que le 18 juin soit une date importante. (…) D’abord, parce que ce discours a été très peu entendu. Ensuite, parce que la Résistance et la France libre, ne sont pas sorties du 18 juin comme Aphrodite de sa coquille dans le tableau de Botticelli : ce fut un processus compliqué, laborieux, plein de conflits. Le 18 juin, il n’y avait encore rien. Tout ce qui est devenu la France libre par la suite résulte de chocs, de problèmes, de hasards, de circonstances, et de la volonté manifestée par plusieurs personnalités bien trempées. Le 18 juin est devenu une espèce d’encapsulation de quelque chose de beaucoup plus vaste. Quand on fait un film, c’est précisément contre ce genre de chose qu’on se bat lorsqu’on a l’ambition de garder un lien fort avec la vérité. (…) [Avec l’historien britannique Julian Jackson] C’est un cas concret intéressant et assez atypique : nous n’en avons pas tellement parlé entre nous. Ça s’est joué en post-production, dans le rush de la fin, à toute allure. J’ai appelé Simon, je lui ai demandé de venir enregistrer quelque chose — ça s’est fait en une heure, avec mon ingénieur du son et mon mixeur. Ça ne fait donc pas vraiment partie du processus de maturation. Il y a beaucoup de maturation dans ce travail, mais aussi beaucoup de décisions de dernière minute, comme celle-ci. (…) Je n’ai pas du tout vécu l’interaction avec Julian comme contraignante, au contraire. Je me suis octroyé le plaisir et l’espace d’écrire, de visualiser dans ma tête ce à quoi je croyais, ce que j’avais envie de montrer, en sachant qu’ensuite j’allais en parler avec Julian. Il allait le lire et pouvoir me donner son regard dessus, me dire : « Ça, on ne sait pas si ça s’est passé ou pas, mais ça aurait pu se passer, ça ne pose aucun problème » ; ou à l’inverse : « Ça, c’est plus improbable, mais finalement ça ne tord pas du tout le sens historique des choses » — ou encore : « Là, tu es en train de tordre les choses, tu vas trop loin. » Cette interaction-là m’a donné, paradoxalement, beaucoup de liberté. (…) [Et] De toute façon, quand vous réalisez un film, vous avez le dernier mot… (…) Au début, on pensait mettre de Gaulle en civil à la fin du II. Puis j’ai trouvé que la fin était mieux autrement. Dans tous les cas, j’avais envie de le voir en civil à un moment donné — c’était dans l’air, en quelque sorte. Deuxièmement, il y a la question de savoir s’il était sincère ou non. Comme tu le dis, on ne sait pas vraiment : c’est une interprétation de dire qu’il l’était, c’en est une autre de dire qu’il ne l’était pas. Mais on peut aussi se dire que si c’était une forme de comédie, on peut très bien jouer la comédie avec des vêtements. Et à partir du moment où je n’avais pas la preuve qu’il n’était jamais allé en civil dans ce bureau, je n’avais pas de raison majeure de m’interdire de le montrer ainsi. (…) Cela apporte une symbolique, quelque chose qu’on n’avait jamais vu avant dans ce genre de film, et qui est assez étrange : même nous, Français, avons finalement assez peu vu de Gaulle en civil, sauf peut-être dans les actualités de l’époque présidentielle. C’est inhabituel. (…) Mais c’est une décision sur laquelle nos discussions m’ont beaucoup éclairé, parce qu’elles m’ont aidé à la faire mûrir. Il y a d’autres cas, à l’inverse, où tu me disais : « Non, ça, je ne le sens pas », et j’ai suivi ce que tu me disais. Dans ce cas précis, en revanche, nos échanges ont fait que cette décision soit plus mûrie, plus assumée. C’est un exemple concret. (…) J’ai un autre exemple, où il y avait une erreur historique très précise. C’était tout au début du travail : on voulait montrer l’existence de l’antisémitisme en Afrique du Nord, avec certains personnages, et il y avait une étoile jaune portée par l’un d’eux. Julian m’a rappelé que l’étoile jaune n’était pas portée en Afrique du Nord. Évidemment, je l’ai immédiatement retirée. Cet autre exemple n’est pas une question d’interprétation cette fois, mais simplement une question de fidélité historique. C’est là que ce double regard permet vraiment la liberté : savoir qu’il y aura ce regard d’historien, qui connaît vraiment sa matière et qui a aussi accès à d’autres historiens, permet de savoir qu’on ne va pas n’importe où — ou en tout cas qu’on ne le fera pas sans le savoir. S’il y a une chose qu’on veut vraiment faire, dramatiquement, parce qu’on a la conviction que c’est ce que le film doit apporter au fond, alors on l’assume — mais on ne le fait jamais sans le savoir. (…) [avoir un historien comme consultant] J’ai toujours pensé que c’était absolument nécessaire. D’autre part, j’étais vraiment très heureux que ce soit Julian — d’abord parce que son livre m’avait ouvert la porte sur certains aspects de de Gaulle. Ensuite, parce que l’esprit du livre était exactement celui qui me portait vers de Gaulle. Et aussi parce que Julian est quelqu’un qui comprend les choses : ce n’est pas du tout un historien pointilleux qui se bat pour imposer sa discipline. On est dans un exercice différent : celui d’un film de fiction basé sur des événements historiques, qui s’adresse à un public a priori non spécialiste. Je n’ai jamais caché que je n’avais pas envie de faire un film pour des spécialistes de de Gaulle ou de la Seconde Guerre mondiale. J’avais envie de faire un film pour les amis de mes enfants, pour cette génération-là. Cela a tout de suite fonctionné et nous a permis de bien travailler ensemble. (…) Concrètement, j’envoyais des documents à Julian, qui était souvent en France, et venait donc à la maison. On discutait à la maison, puis on allait manger ensemble, puis on rediscutait à la maison — ça se faisait de manière très naturelle. On a dû faire ça quatre ou cinq fois, et on se parlait aussi par mail et par téléphone de temps en temps. C’était très fluide. (…) [À propos de Fernand Bonnier de la Chapelle et l’idée d’une double intrigue, d’un côté celle du général] L’idée est venue du fait que [mon épouse] Bérénice m’a fait écouter une lecture, sur France Inter, de la lettre que Bonnier de la Chapelle a envoyée à son père la veille de son exécution. En entendant cette lettre, très sincèrement, j’ai fondu en larmes. On s’est regardés, on en a parlé, et on s’est dit qu’il fallait que ce soit dans le film. On a donc creusé ce fil narratif autour de Bonnier de la Chapelle, sur lequel il y avait assez peu de documentation disponible. Un livre est paru entre-temps, qu’on a utilisé, qu’on a lu, mais les sources restent rares. Ce livre est très intéressant, mais il soulève en réalité beaucoup de questions, parce qu’on ne sait pas tant de choses sur Bonnier de la Chapelle. On sait qu’il a assassiné Darlan, qu’il y a eu un procès, on sait ce qui s’y est dit au cours du procès, on sait qu’il était au lycée Stanislas, et qu’il a été éduqué par son oncle et sa tante, qui étaient de gauche et amis de Léon Blum. Ce qui m’agace beaucoup, c’est d’entendre des amateurs d’histoire, à gauche comme à droite, affirmer qu’il était royaliste — alors qu’en réalité, on n’en sait rien. Il était au lycée Stanislas, où il y avait certes des royalistes, et il avait, comme à peu près tous les jeunes de son époque, accès à des livres maurrassiens, etc. La personne qui lui a procuré les armes faisait probablement partie de l’obédience royaliste. Mais il n’existe rigoureusement aucune preuve que Fernand était royaliste, d’autant qu’il a été élevé par un couple résolument républicain. [Depuis cette rencontre, le neveu de Fernand a pris contact avec Bérénice. Sa tante, la «petite Suzanne» que l’on voit dans le film est toujours vivante… et elle a vu le film! Ça m’a beaucoup ému. Le neveu nous fait parvenir deux documents incroyables, deux écrits du père de Fernand. Fernand, écrit-il, « n’a jamais été ni royaliste, ni cagoulard, et dans ses veines ne coulait que le sang rouge des vrais républicains. » Il rappelle le tempérament de Fernand et « son caractère enthousiaste et décidé qui ne lui permettait pas de comprendre et surtout d’admettre les réalités affreuses du moment. » Son père ajoute aussi : « la voix française de Londres, seul réconfort pour tant de Français, était attendue par lui tous les jours avec impatience. Il écouta l’appel du général de Gaulle et sa décision d’aller le rejoindre fut prise immédiatement. »] (…) Une chose m’a frappé et nous a beaucoup influencé avec Bérénice en lisant son procès, qui a été très expéditif : les juges n’arrivaient pas à imaginer qu’un jeune de cet âge ait pu agir par lui-même et en conscience. Ils étaient obsédés par l’idée de comprendre qui l’avait manipulé. Plusieurs théories ont alors circulé : certains pensaient qu’il avait été manipulé par les Italiens, parce que son père était d’origine italienne ; d’autres, que c’était évidemment Churchill qui l’avait manipulé — ce qui n’était pas vrai ; d’autres encore, que c’était de Gaulle — ce qui n’était pas vrai non plus ; et d’autres enfin, qu’il avait toujours été royaliste — ce qui est peu probable à mon avis. [Depuis, les nouveaux documents auxquels j’ai eu accès, me le confirment pleinement.] Je me suis dit qu’il fallait donner sa chance à ce jeune : le considérer comme une personne humaine qui a agi par elle-même. C’est ce que le film cherche à faire : dans ce film, ce sont des gens qui existent par eux-mêmes. C’est pour cela que les discussions sur les détails, qui sont le plus souvent le fait de gardiens du temple qui s’improvisent historiens au dernier moment, sont agaçantes. Elles détournent la lecture du film d’une chose importante : qu’un jeune homme de 17 ans puisse agir par lui-même. J’ai été très touché par cette trajectoire. Je suis ensuite allé au lycée Stanislas, et c’était émouvant, parce que j’y ai trouvé des documents qui n’avaient jamais été ouverts et consultés par aucun historien — notamment les lettres de son oncle au proviseur, pour essayer d’éviter que le jeune homme ne soit renvoyé. On sent les efforts de l’oncle pour faire pardonner le caractère bouillonnant de Fernand — c’est émouvant. C’était en effet un trublion, il avait besoin d’agir tout le temps, il y avait chez lui un débordement d’énergie permanent. C’était une sorte de De Gaulle sans la vision d’aigle sur l’histoire et le futur. Son oncle passait son temps à écrire au proviseur pour lui demander de l’excuser, pour dire qu’il avait tout de même des qualités. Je trouve cela assez émouvant. (…) Ce que cela permettait, ensuite, c’était de voir comment quelqu’un qui vit à Paris — avant de partir pour Alger, ce qui occupe à peu près la seconde moitié du film — perçoit ce que fait de Gaulle. Sur ce point, honnêtement, on n’en sait rien : on n’a aucune preuve de la façon dont Fernand recevait les discours de de Gaulle. Pour moi, quand on ne sait pas, c’est un terrain parfait pour l’imagination ! Mais toujours sous le regard d’un historien. Si Julian avait trouvé certaines scènes impensables, il me l’aurait dit et j’aurais changé mon fusil d’épaule et je ne serais pas allé dans cette direction-là. [Depuis, les documents cités ci-dessus me confirment dans mon intuition, ce qui me réjouit.] Quand on fait des films, même des fictions, à partir du moment où ils s’appuient tout de même sur des faits historiques, il est important d’avoir un degré élevé de sincérité. Il faut résister à ajouter des éléments qui pourraient rendre le film meilleur, mais sont contraires à la compréhension qu’on a du personnage. La sincérité est donc essentielle. Si on est sincère, on peut recevoir et assumer la critique. C’est, au fond, une question d’intégrité. (…) Je me suis beaucoup amusé à écrire ce discours de de Gaulle, j’avais besoin pour le coup, de la validation de Julian avant de le tourner avec Simon Abkarian. (…) [pour le personnage inventé du plombier polonais] Je voulais montrer avec ce personnage que de Gaulle essayait de recruter absolument tout le monde, même son plombier s’il le pouvait. Et puis, Bérénice et moi aimons ce personnage. C’est aussi le personnage préféré de plusieurs membres de l’équipe de post-production, leur chouchou. (…) Un film ne consiste qu’à faire des choix. Avec Bérénice, assez tôt, on a décidé de ne pas parler de l’année 1941. On peut faire un film sur l’année 1941. Si j’avais dû traiter de l’année 1941, j’aurais dû faire trois films. J’avais pourtant déjà écrit le scénario de l’année 1941. Ce sont des choix qui sont des crève-cœurs, mais qu’il est nécessaire de faire et qu’on fait en permanence. Il y a deux jours, pour le volet deux, j’ai coupé une scène, une semaine donc avant la sortie. J’adorais cette scène, mais le film était mieux sans elle. Tous les personnages sont importants, toutes les scènes sont importantes. Mais il faut faire des choix pour faire un film. Si on coupe beaucoup, pourquoi reste-t-il Saint-Pierre-et-Miquelon ? Le Grand Continent a une partie de la réponse, avec la publication de la Doctrine Muselier. C’est le moment où l’on se base sur un détail, alors qu’en réalité il s’agit de l’essentiel : l’indépendance de la France vis-à-vis des plus forts. L’argument, c’est qu’on ne pouvait pas laisser tomber Saint-Pierre-et-Miquelon, même si, comme le dit Pleven, ce sont deux îles enneigées toute l’année, sans grande importance apparente. Et pourtant si, c’est important, parce que cela fait partie du territoire : si on laisse filer ça, cela veut dire qu’on peut potentiellement tout laisser filer. Je trouvais cela intéressant, parce qu’en miroir, il y avait une idée que je n’ai jamais voulu mettre explicitement dans la bouche de de Gaulle mais que je trouvais forte malgré tout : si de Gaulle est si insupportable avec Churchill, si incapable, ou en tout cas si peu disposé à faire le moindre compromis sur quoi que ce soit, cela vient d’une conviction très précise : il est trop faible pour se permettre des compromis. Le montrer à travers un événement comme celui de Saint-Pierre-et-Miquelon permettait d’envoyer un message plus large sur le type d’homme qu’était de Gaulle, et la situation dans laquelle il était. (…) En même temps, j’étais content de mettre en lumière des mécanismes qui me semblent éclairer notre époque actuelle, parce qu’au fond, ils éclairent toutes les époques : la façon dont les choses se construisent, à la fois dans les rapports de force et dans les émotions humaines. Il y a des choses qui m’ont frappé, qui ont aussi été des surprises pour moi. Tu parlais du fait que quelqu’un peut voir dans ton travail ce que toi-même tu n’avais pas vu — eh bien, cela m’arrive aussi, y compris à différentes étapes du même film. C’est ce qui est amusant dans la fabrication d’un film, qui est un processus très long, avec de nombreuses étapes : il m’arrive de voir, à une étape donnée, quelque chose que je n’avais pas vu à l’étape précédente. Par exemple — vous n’avez pas encore vu cette scène, elle est dans le deuxième film —, j’ai tourné la première rencontre entre Roosevelt et de Gaulle à Anfa, au Maroc, là où elle a véritablement eu lieu. Ce jour-là, Roosevelt recevait de Gaulle. Harold Macmillan, envoyé spécial de Churchill, qui venait de survivre à un accident d’avion et arrivait encore bandé, est arrivé sur les lieux et a vu des snipers postés un peu partout. Il a demandé si c’était Hitler qu’on recevait — et non, c’était de Gaulle ! De Gaulle était donc reçu sous la surveillance de snipers, cachés derrière des rideaux, dans une atmosphère de pression et de peur. J’ai tourné cette scène en 2024 (avant donc la fameuse rencontre de Trump et Zelensky qui a eu lieu en février 2025), et je l’ai redécouverte en commençant à la monter, en mai 2025. Et en la montant, je me suis aperçu qu’elle ressemblait beaucoup — avec des snipers en plus et des caméras en moins — à une scène devenue familière aujourd’hui : celle de Zelensky dans le bureau de Trump. Dans un cas, Roosevelt traite la France d’enfant, dans l’autre, on humilie Zelensky devant les caméras. Ce n’est évidemment pas fait exprès de ma part, puisque cette scène a été tournée avant l’entretien de Zelensky. Mais il est intéressant de voir qu’il existe des constantes, des tendances qui reviennent dans l’Histoire. Antonin Baudry
Parfois, on ne voit pas soi-même ce qu’on a fait : c’est après que quelqu’un reprend votre travail que vous découvrez des choses que vous ne saviez pas y avoir mises. (…) [Comme par exemple] Cet aspect dont on a souvent parlé qui est tout à fait présent dans mon livre — à mon insu —, c’est le côté Don Quichotte de de Gaulle. Ce côté romanesque est pour moi une partie très importante du personnage. (…) C’est ce qui est fascinant : on voit que quelqu’un a fait quelque chose à partir de ce que vous avez fait vous-même, sans forcément le savoir, et cela génère un résultat différent, que je ne connaissais pas. (…) En fin de compte, Antonin faisait exactement ce qu’il voulait. Et c’est très important. Pour revenir sur ce point, je n’ai pas grand-chose à ajouter, si ce n’est que lorsque j’ai vu le film, j’ai remarqué que cette scène avait été ajoutée. Je ne l’avais pas trouvée dans les versions du scénario que j’avais lues. (…) À propos de l’importance, ou plutôt de la non-importance, du 18 juin, il y a une très belle citation de de Gaulle où il dit en substance : « Ils me font rire avec leur 18 juin. On penserait que tout est venu de là, alors que cela fait oublier toutes les batailles, les conflits, les arguments, les mémorandums, etc. » Lui-même en avait un peu assez de cette sacralisation du 18 juin. Pour un historien — je ne dis pas pour moi en particulier, mais pour n’importe quel historien —, on ne pourrait pas faire ce qui a été fait avec ce discours dans le film. Mais j’ai compris, en observant le travail d’Antonin, que des simplifications et des compressions sont nécessaires ; sinon le film devient incompréhensible, à moins de faire un documentaire en plusieurs volets, qui serait ennuyeux à mourir. Il faut donc faire des choix. Si l’on fabrique, dans un sens, un discours à partir de fragments qui existaient réellement, c’est pour simplifier. J’ai beaucoup appris de ce processus. (…) Pour moi, écrire un livre est aussi un acte de création, mais on y est soumis à certaines règles : les références, les notes de page, etc. Des contraintes que le cinéma (qui est aussi un travail de création) a la chance de pouvoir éviter. (…) Quand on m’a proposé de faire un film à partir de mon livre, ma première réaction a été assez absurde. Je me disais qu’il n’y avait pas de besoin de mon livre : toute l’histoire de De Gaulle est sur Wikipédia. Quand j’ai commencé à travailler avec Antonin, j’ai évidemment changé d’avis : j’ai vu ce qu’il a fait. C’est son idée de mon livre — c’est-à-dire que ce n’est pas forcément l’idée que je me faisais de mon propre livre. Parfois, on ne voit pas soi-même ce qu’on a fait : c’est après que quelqu’un reprend votre travail que vous découvrez des choses que vous ne saviez pas y avoir mises. (…) [Comme par exemple] Cet aspect dont on a souvent parlé qui est tout à fait présent dans mon livre — à mon insu —, c’est le côté Don Quichotte de de Gaulle. Ce côté romanesque est pour moi une partie très importante du personnage. Mais il y a d’autres choses qui ont moins fasciné Antonin, comme la part de raison chez de Gaulle, dont on parle moins dans le film. Dans l’avion qui le mène à Londres, de Gaulle est avec deux autres personnes, dont le général Spears. On met dans la bouche de de Gaulle un discours qui n’est pas tout à fait inventé, car il s’appuie sur des propos qu’il a tenus dans d’autres entretiens. C’est important, car Antonin met en scène son de Gaulle, avec tout le côté romanesque. (…) Je suis obsédé par les deux faces du personnage : le de Gaulle réaliste et classique, façon Cavour, et le de Gaulle romantique ; le de Gaulle bergsonien, et le de Gaulle penseur. Pour moi, la fascination qu’exerce de Gaulle s’explique par ce jeu entre ces deux dimensions. Mais dans le film, il y a sans doute davantage du de Gaulle romantique, ce qui est tout à fait légitime — et je ne savais pas à quel point cela se trouvait déjà dans le livre. C’est ce qui est fascinant : on voit que quelqu’un a fait quelque chose à partir de ce que vous avez fait vous-même, sans forcément le savoir, et cela génère un résultat différent, que je ne connaissais pas. (…) Mon idée de départ était fausse, j’ai donc dû l’abandonner. Quand j’ai commencé la biographie, mon idée était de montrer que de Gaulle n’était pas seul — de le montrer comme un produit de son époque, parce qu’en tant qu’historien, je suis sceptique à l’égard de l’idée de l’homme seul. Je déteste cette idée. Mais, pour de Gaulle, cela ne fonctionnait pas pour ma thèse de départ. Toutefois, j’ai quand même pu mettre en scène des gens aujourd’hui plus ou moins oubliés par la majorité du public — par exemple René Pleven, qui a joué un rôle très important dans la Quatrième République et dans les débuts de la France libre auprès de de Gaulle. Je suis donc très content de voir que, grâce à la lecture qu’il a faite de mon livre, Antonin a remis cette époque-là au centre du film. C’est un geste également très intéressant. (…) Je trouve passionnant le fait que l’œuvre devient, une fois achevée, comme un bébé que chacun s’approprie, et dans laquelle chacun va finalement trouver ce qu’il y cherche. Je pense que cela vaut aussi bien pour le cinéaste que pour l’historien : de ce point de vue, il arrive que le cinéaste doive trancher, prendre parti — on ne peut pas, tout le temps, rester dans la nuance. À des moments, nous n’étions pas d’accord. C’était toujours amical, mais parfois je disais : « Je ne ferais pas ça », et Antonin répondait : « Je le ferai, parce que dramatiquement, c’est nécessaire. » (…) Je vous donne un cas où j’étais « contre » — c’est-à-dire que j’avais donné mon avis, mais c’était son film, et c’est lui qui décidait. Vous vous souvenez : c’était à la fin du premier film, après que les Américains ont porté au pouvoir, en Afrique du Nord, Darlan. De Gaulle pense alors que tout est fini. Dans le film, il y a une réunion du Conseil national à Londres, où de Gaulle dit, en substance : « On a fait de notre mieux, malheureusement ça n’a pas marché », et évoque sa démission. On voit alors une scène où de Gaulle apparaît en civil — la seule fois du film où il n’est pas en uniforme, parce qu’il n’est plus « de Gaulle ». Il a personnellement décidé de renoncer. Antonin a choisi de mettre cette scène pour qu’elle soit vraiment saisissante, pour montrer visuellement ce moment. Personnellement, je pense que de Gaulle n’avait pas abandonné. Le problème est qu’on ne sait jamais vraiment avec de Gaulle : quand on travaille sur lui, il est toujours deux pas devant vous. Il est tellement complexe que, lorsque vous pensez avoir atteint le fond du personnage, il s’avère qu’il est toujours plus loin. Cependant, dans ce cas, je pense qu’il était certes désespéré par la situation, mais qu’il savait qu’il allait finir par l’emporter. Pour moi, ce n’était donc pas un moment d’abandon réel chez de Gaulle. (…) Je comprends exactement pourquoi cette scène est là : c’est à la fois une interprétation tout à fait légitime, d’abord parce que la question de savoir s’il a vraiment voulu partir ou non reste ouverte ; et ensuite, parce que c’est une scène frappante, qui saisit le spectateur de manière très directe. C’est donc un exemple très concret de nos désaccords. (…) Je pense qu’il est très intéressant de savoir ce que le public, dans la salle, ou la critique, en pense. Je ne veux pas critiquer un autre film en particulier, mais je vais tout de même le faire. Je n’ai pas aimé le film The Darkest Hour, sur Churchill. Il y avait beaucoup de choses que je n’ai pas aimées, même si je trouvais certains choix légitimes. Il y a notamment une scène, à la fin du film, qui a beaucoup surpris : on y voit Churchill prendre le métro londonien. Or, je pense que Churchill n’a jamais mis les pieds dans le métro de sa vie. Il est dans le métro, entouré d’un homme noir, d’un trans… J’exagère un peu, mais l’idée était de montrer une sorte de monde multiculturel dans le métro. J’ai détesté, parce que ça sonnait faux, c’était creux. Il y a des choses qu’on ne devrait pas faire. On peut inventer des personnages, on peut inventer des dialogues, mais on doit rester fidèle à la réalité du personnage. C’est un exemple. Je n’ai pas non plus beaucoup aimé le film sur Napoléon de Ridley Scott pour d’autres raisons. Je pense qu’il y a des questions très légitimes sur ce qu’on peut faire, ce qu’on devrait faire, sur les lignes à ne pas franchir, etc. Mais personnellement, je trouve que, dans ce film, on est du bon côté — j’espère que je ne dis pas cela parce que j’étais moi-même tellement impliqué dans le film ! Je vous donne un autre exemple. Je pense que très peu de Français connaissent l’histoire de l’amiral Muselier, sauf les spécialistes. Muselier est un personnage très pittoresque, un amiral très ambitieux, qui voulait se débarrasser de de Gaulle. Il y a eu plusieurs conflits entre lui et de Gaulle, et je pense qu’il était important de les montrer pour faire comprendre à quel point de Gaulle était contesté à ses débuts. Il n’était pas seul, mais il avait des opposants à l’intérieur même du mouvement, parfois soutenus par les Britanniques. Il y a eu trois conflits majeurs entre Muselier et de Gaulle. C’était nécessaire de le montrer. Un historien pointilleux pourrait dire : le premier conflit, c’était en septembre 1941, le second en avril 1942 etc…— les dates dans le film ne sont pas exactement les bonnes, mais cela n’a aucun intérêt en soi. (…) Je pense qu’il est très intéressant de savoir ce que le public, dans la salle, ou la critique, en pense. Je ne veux pas critiquer un autre film en particulier, mais je vais tout de même le faire. Je n’ai pas aimé le film The Darkest Hour, sur Churchill. Il y avait beaucoup de choses que je n’ai pas aimées, même si je trouvais certains choix légitimes. Il y a notamment une scène, à la fin du film, qui a beaucoup surpris : on y voit Churchill prendre le métro londonien. Or, je pense que Churchill n’a jamais mis les pieds dans le métro de sa vie. Il est dans le métro, entouré d’un homme noir, d’un trans… J’exagère un peu, mais l’idée était de montrer une sorte de monde multiculturel dans le métro. J’ai détesté, parce que ça sonnait faux, c’était creux. Il y a des choses qu’on ne devrait pas faire. On peut inventer des personnages, on peut inventer des dialogues, mais on doit rester fidèle à la réalité du personnage. C’est un exemple. Je n’ai pas non plus beaucoup aimé le film sur Napoléon de Ridley Scott pour d’autres raisons. Je pense qu’il y a des questions très légitimes sur ce qu’on peut faire, ce qu’on devrait faire, sur les lignes à ne pas franchir, etc. Mais personnellement, je trouve que, dans ce film, on est du bon côté — j’espère que je ne dis pas cela parce que j’étais moi-même tellement impliqué dans le film ! Je vous donne un autre exemple. Je pense que très peu de Français connaissent l’histoire de l’amiral Muselier, sauf les spécialistes. Muselier est un personnage très pittoresque, un amiral très ambitieux, qui voulait se débarrasser de de Gaulle. Il y a eu plusieurs conflits entre lui et de Gaulle, et je pense qu’il était important de les montrer pour faire comprendre à quel point de Gaulle était contesté à ses débuts. Il n’était pas seul, mais il avait des opposants à l’intérieur même du mouvement, parfois soutenus par les Britanniques. Il y a eu trois conflits majeurs entre Muselier et de Gaulle. C’était nécessaire de le montrer. Un historien pointilleux pourrait dire : le premier conflit, c’était en septembre 1941, le second en avril 1942 etc…— les dates dans le film ne sont pas exactement les bonnes, mais cela n’a aucun intérêt en soi. (…) J’aimerais évoquer aussi un aspect très important pour la construction du premier film : les vies parallèles de de Gaulle et de Fernand Bonnier de la Chapelle. Je ne sais pas si l’idée venait de vous deux, mais elle est très importante car elle ancre l’histoire de de Gaulle dans le vécu d’un résistant français — résistant qui a lui aussi son côté Don Quichotte. De plus, ce jeune homme dénoue l’histoire à la fin, avec l’assassinat de l’amiral Darlan. Pourtant Bonnier de la Chapelle n’apparaît qu’une seule fois dans mon livre — simplement comme la personne qui a assassiné Darlan. Mais dans votre film, vous avez tous les deux, dès le début, eu cette idée qui donne une colonne vertébrale très intéressante à deux récits parallèles. (…) J’ai vu quelques articles sur le film, dont un d’un historien qui a fait ce que les historiens ont tendance à faire, c’est-à-dire pinailler sur une chose qui a pourtant vraiment existé, mais qu’il trouvait tellement invraisemblable qu’il la jugeait inventée. D’ailleurs moi-même quand je l’ai vue à l’écran moi-même, j’ai pensé : « C’est bizarre », mais je savais que cela avait existé ! C’est une scène qui se situe presque au début du premier film, lorsque les Britanniques veulent que de Gaulle se présente devant un public britannique. Il parle à peine anglais, il a peut-être un peu le trac — de Gaulle, après tout, reste un être humain. Si vous avez vu le film, il paraît sur scène avec un texte qu’il n’ose pas prononcer ; et il repart sans avoir parlé. Cela semble invraisemblable, mais cette scène a en réalité été découverte par une de mes doctorantes, Charlotte Faucher, qui faisait un doctorat sur l’Institut français de Londres, un très bon travail sur la diplomatie de l’époque. C’est elle qui a retrouvé, rapportée dans la presse de l’époque, cette anecdote surnommée « The Silent General » : le général qui paraît sur scène, ne dit rien, et laisse tout le monde un peu perplexe. Cette scène n’est donc pas inventée : elle a vraiment eu lieu, même si elle semble effectivement assez étrange ! (…) Une autre scène, à moitié inventée mais pas totalement, se situe en juillet 1942. De Gaulle donne un discours devant des députés britanniques et ce discours est suivi par un conseiller de Churchill, qui dit que de Gaulle était remarquable, que sa compréhension des questions géostratégiques, pour quelqu’un qui n’est pas au centre des processus décisionnel était remarquable, fort intelligente. (…) Antonin s’est dit que c’était une très bonne scène et m’a demandé : « Quel est le texte de ce discours prononcé devant des députés britanniques ? ». Je lui ai répondu qu’il avait probablement improvisé, et qu’il n’y avait pas de texte. Alors il m’a demandé si je pouvais l’écrire ! J’ai répondu « Non je ne peux pas ! ». Il a donc écrit lui-même le discours, tout à fait vraisemblable. [Pour les personnages inventés] J’adore le personnage du plombier polonais, qui devait être gallois, même si j’étais sceptique au départ. De toute façon il est drôle. Mais surtout il est là pour montrer la solitude de de Gaulle. Le plombier visite les locaux de Carlton Gardens pour la première fois et la seule chose qui l’intéresse est la plomberie très bien faite dans ces bâtiments. C’est très drôle et ça dit quelque chose de la solitude. (…) [l’historien fait lui aussi, des choix] Bien entendu. Dans mon livre sur de Gaulle, par exemple, il n’y a qu’une page sur Madagascar, et une demi-page sur la Nouvelle-Calédonie — on pourrait en écrire bien davantage. Un livre d’histoire ne s’écrit pas tout seul : il est écrit par quelqu’un qui fait des choix, pas exactement pour les mêmes raisons qu’un cinéaste, mais en fin de compte pour des raisons proches, presque artistiques — parce qu’une vie à raconter, c’est aussi une forme de création. On choisit où mettre la lumière, et où, au contraire, laisser certains aspects dans l’ombre. Julian Jackson
De Gaulle non seulement connaît bien le sérail politique de droite comme de gauche, qu’il a systématiquement et continûment approché pour défendre ses idées en faveur de la création des divisions blindées (il s’est entretenu personnellement avec Blum, Paul-Boncour, ou même Déat) mais, en effet, avant d’être le conseiller écouté de Paul Reynaud qu’il va d’ailleurs inciter à soutenir la stratégie de Gamelin d’entrée en Belgique, principale cause de la défaite, il a été lui-même un court moment un homme politique en tant que sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale du même Reynaud et ce sera, à ses yeux, un fait suffisamment important pour pouvoir, plus tard, devant les Alliés, en exciper pour – en tant que membre du dernier gouvernement de la IIIe République – revendiquer pour la France libre une reconnaissance diplomatique à la hauteur, c’est-à-dire un statut de gouvernement au même titre que les autres gouvernements alliés réfugiés à Londres. (…) Oser aborder le problème de la collaboration sans mentionner le nom même de Laval est un exploit ! (…) Laval représente une logique, mortifère sans aucun doute, mais une vraie logique, contraire en tous points à celle des dissidents De Gaulle et Giraud, en ce sens qu’elle se fonde sur la certitude de la victoire de l’Allemagne. Et, à partir de là, faire en sorte, par la signature à n’importe quel prix, d’un traité de paix avec l’Allemagne, que la France ait sa place dans l’Europe future dominée par le Reich. (…) Effacer Laval comme le fait le film, c’est donc gommer du même coup la logique des dissidents et minimiser leur combat pour la Libération. Ce qui est incompréhensible de la part d’un réalisateur qui s’emploie à servir la gloire de De Gaulle. S’agit-il de tout mettre sur le dos de Pétain ? Or si celui-ci a sa part, toute sa part dans la tragédie, encore convient-il de la définir. En se séparant brutalement de son vice-président du conseil, le 13 décembre 1940, il manifeste publiquement son désaccord avec sa politique. Le ralliement du maréchal Pétain à la politique de Laval visant un traité de paix avec l’Allemagne fut à mon sens plus tardif (…) Le régime de Vichy n’est pas homogène, surtout à ses débuts. Il réunit des élites d’origines diverses : peu de parlementaires de la IIIe République, même si Laval et Flandin ont incarné le régime dans l’entre-deux-guerres, de nombreux militaires, des hauts fonctionnaires devenus ministres et des technocrates qui vont jouer un rôle important, en particulier sous le gouvernement Darlan (…). Pour simplifier, on peut considérer qu’il existe à Vichy des sensibilités bien différentes, entre ceux que l’on peut considérer comme des traditionalistes voire des réactionnaires et d’autres qui sont plutôt des modernisateurs. (…) Cette alliance gaullo-soviétique est le non-dit, le tabou absolu, de l’histoire du gaullisme de guerre. Grâce aux archives soviétiques, j’ai éventé ce tabou des relations entre le chef de la France libre et le Tsar rouge dès 1988, avant la chute du Mur, dans mon livre De Gaulle et les communistes (Albin Michel, « L’Alliance » (1988), « Le Piège » (1989), réédition revue et complétée, Perrin, 2020). De Gaulle a pris l’initiative d’établir très tôt, dès le 12 novembre 1940, des liens avec le Kremlin qui ont abouti le 26 septembre 1941 à la reconnaissance de la France libre par Moscou sur la base de choix politiques et stratégiques communs. C’est Gaston Palewski, l’ancien directeur de cabinet de De Gaulle à Londres, qui a révélé peu avant sa mort l’existence de cette « relation officieuse » passant par lui-même et par Ivan Maïski, l’ambassadeur soviétique à Londres. Or novembre 1940, ce n’est pas seulement le moment où l’Allemagne nazie semble invincible ; c’est aussi l’époque où l’URSS est liée à elle par le Pacte germano-soviétique ! Mais assuré qu’il est de voir un jour, « par la nature des choses et des périls », l’URSS se retourner contre l’Allemagne, De Gaulle s’est donc lancé dès ce moment dans l’aventure d’un duo avec le Kremlin. Palewski s’est contenté de révéler l’existence de cette relation sans en dire davantage. Quant à de Gaulle, il n’en dit mot. Les archives soviétiques confirment que, comme une fusée, la diplomatie gaullo-soviétique avait plusieurs étages. Il y eut d’abord cette « relation officieuse » de novembre 1940 à juin 1941, puis l’ouverture de « relations officielles » par les services de la France libre à partir de juin 1941, enfin une relation secrète, initiée en juillet suivant, celle-là relevant du seul De Gaulle, et qui s’est traduite en août 1942 par l’entrée en scène d’un personnage totalement occulté et qui jouera cependant un rôle important dans l’histoire du gaullisme de guerre et même d’immédiat après-guerre : un certain Ivan Avalov, colonel du NKVD. Le 24 juin 1941, donc, au lendemain de l’attaque de l’URSS par l’Allemagne, de Damas où il se trouve en inspection, de Gaulle charge par télégramme René Cassin et Maurice Dejean, directeur des Affaires politiques de la France libre, d’engager, malgré « les vices et les crimes (sic) » du régime communiste, des relations officielles avec l’URSS visant à l’échange de délégués militaires. Puis le 25 juillet 1941, depuis Ankara et via l’ambassadeur Serge Vinogradov, il double secrètement, ces relations officielles par la proposition d’une alliance continentale pour l’Europe d’après-guerre. Staline, satisfait de la bonne volonté gaulliste, reconnaît la France libre le 26 septembre 1941 sans toutefois mentionner la restauration de l’« intégrité » de la France. Or, l’étroitesse des liens entre la France libre et le Kremlin devient très vite telle qu’en septembre 1942, fait proprement ahurissant, Staline laisse à De Gaulle le soin de rédiger lui-même le texte de la reconnaissance diplomatique de la France combattante par Moscou. Entre-temps, les gaullistes auront demandé au Kremlin de les aider à établir le contact avec le PCF, et Moscou aura mis comme condition que la France libre se « démocratise »… De son côté, De Gaulle aura déclaré que la France combattante « est l’alliée désignée de la Russie nouvelle » (allusion à l’ode à La Russie nouvelle du très prosoviétique Édouard Herriot en 1922), il aura lié la libération nationale à l’insurrection nationale et souhaité publiquement que le peuple français s’« assemble pour une révolution » ; il aura même envisagé de s’installer en URSS ! (…) Oser traiter d’un sujet historique sans évoquer, même par de brèves allusions, le contexte qui l’éclaire, c’est le réduire inévitablement à une caricature. L’armistice répondait évidemment à une situation d’urgence dont la responsabilité était très partagée. Son armée en déroute, ses voies de communications détruites, les réfugiés se bousculant par dizaines de milliers dans la confusion la plus totale, le pays, en juin 1940, était exsangue. Or, cela n’est à aucun moment montré par le film, qui fait de l’armistice une décision seulement politique, motivée par la volonté de s’entendre avec les Allemands plutôt que de leur résister. C’est une déformation grave de la réalité. (…) Le film montre le chef de la France libre essentiellement occupé à retourner l’empire français en faveur de sa cause, au Tchad et au Sénégal. Mais s’il a pu le faire, ou essayer de le faire, et si le débarquement américain par lequel le film s’achève a pu réussir, c’est bien parce que l’armistice avait préservé l’empire français de l’occupation allemande. (…) Ce que l’on sait moins, et sur quoi le film fait l’impasse, c’est que l’affaire de Dakar a connu en novembre un remake avec le Gabon qui, refusant de reconnaître l’autorité du général de Gaulle, s’est opposé à l’offensive menée par les Forces Françaises Libres avec une aide anglaise pour s’emparer de ce territoire français de l’Afrique équatoriale. (…) Par les conséquences qu’elle a eues, mais qui ne sont pas celles qu’avance le film, l’affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon est très importante en effet et elle mérite qu’on s’y arrête. Vue du côté gaulliste, elle est relativement simple : par antigaullisme, Roosevelt s’est opposé à la prise de contrôle, le 24 décembre 1941, de l’archipel français, jusque-là aux mains des dirigeants de Vichy, par les FNFL. Et Washington a surréagi en publiant aussitôt une note d’une extrême violence fustigeant par la voix de Cordell Hull les « so called Free French ships » (les « soi-disant navires Français libres ») et condamnant cette « action arbitraire menée contrairement aux accords de toutes les parties intéressées et sans que le gouvernement américain en ait été informé ou y ait en aucune façon consenti ».L’affaire remonte au mois de mars 1941. Une note de Carlton Gardens (le siège de la France libre) demandant à Garreau-Dombasle, représentant de la France libre aux États-Unis, ce qu’il pense d’une éventuelle opération pour « libérer » Saint-Pierre-et-Miquelon, celui-ci répond que les États-Unis sont hostiles à toute opération de ce genre. (…) Cette affaire aura des conséquences incalculables, car s’ajoutant à plusieurs reproches précis : -la revendication de De Gaulle d’une reconnaissance du chef de la France libre comme un chef de gouvernement à l’instar des autres gouvernements réfugiés à Londres. Or, pour le démocrate américain Roosevelt, le titre de chef de gouvernement passe nécessairement par l’élection et De Gaulle est un chef de gouvernement autoproclamé ; -par ses attaques violentes contre Pétain, De Gaulle peut faire basculer le gouvernement de Vichy vers une collaboration militaire avec l’Allemagne et provoquer l’occupation de l’Afrique du Nord par la Wehrmacht, court-circuitant ainsi les projets stratégiques de Roosevelt qui, dès novembre 1940, a délégué sur place son missi dominici spécial, Robert Murphy, puis une douzaine de « consuls » pour préparer le terrain à ce qui sera plus tard le débarquement du 8 novembre 1942 ; -l’échec de Dakar, dû très possiblement à des bavardages inconsidérés de marins gaullistes dans les pubs anglais ; -l’incompatibilité d’humeur entre les deux hommes, due au caractère de De Gaulle, que Roosevelt résume en une phrase assassine : « Parfois De Gaulle se prend pour Jeanne d’Arc et d’autres fois pour Clemenceau. Il serait temps qu’il choisisse son sexe ! » ; -la façon peu diplomatique dont les émissaires de De Gaulle, André Philip et Adrien Tixier, se sont comportés lors de leur réception à la Maison Blanche. Tous ces faits s’ajoutant à l’affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon ont déterminé l’hostilité de Roosevelt à l’égard de De Gaulle qui, estimait-il, lui avait manqué, et ne méritait donc plus sa confiance ; une hostilité qui n’a fait que croître avec le temps et va amener le président américain à s’opposer catégoriquement à ce que Churchill (ainsi que celui-ci le révélera dans son discours secret aux Communes) prévienne le chef de la France libre du débarquement en Afrique du Nord. Il est vrai que la participation des FFL, pas plus d’ailleurs que celle des Britanniques, n’était, en raison des affaires de Mers el-Kébir, de Dakar, du Gabon et de Syrie, recommandée dans l’opération africaine à cause de l’hostilité de l’armée d’Afrique à leur égard. (…) – L’étoile jaune [évoquée par le père de Bonnier de La Chapelle qui vit à Alger] n’a jamais été portée en zone libre, même après son invasion en novembre 1942, le gouvernement s’y étant opposé. Il en allait évidemment de même en Afrique du Nord. Vichy a aboli le décret Crémieux, qui accordait la citoyenneté française aux juifs indigènes, mais les juifs d’Algérie (et encore moins ceux du Maroc et de Tunisie qui étaient sous la protection les uns, du roi, les autres, du bey) n’ont jamais été contraints de la porter. À ma connaissance, sous Weygand il n’en a même jamais été question. (…) La bataille de Bir Hakeim est un fait d’armes, mais ce n’est pas une victoire : Rommel est passé. Devant la propagande gaulliste, qui a grossi inconsidérément, à ses yeux, cette geste guerrière, Koenig lui-même prêchait la modestie : « Ce n’est pas Austerlitz, quand même ! », disait-il. Ce qui lui a valu une certaine cabale de la part de certains gaullistes ultras, qui sont allés jusqu’à l’accuser d’avoir quitté l’un des premiers le camp retranché avec sa secrétaire très particulière. (…) mais l’héroïsme dont les troupes de Koenig ont fait preuve lui a permis de redorer le blason de la France libre dans un moment difficile, marqué par les affaires Muselier et Dufour et des difficultés avec les Anglais à propos du Levant. (…) La guerre de De Gaulle fut en effet une guerre par les mots. Le nombre de ses discours est aussi impressionnant que le fait de les dire sans notes, de mémoire. Quand on imagine le temps qu’il passait à les écrire, au vu des ratures et des ajouts que révèlent ses manuscrits, puis à les apprendre par cœur, on reste confondu par la mobilisation intellectuelle proprement surhumaine que cela demandait et par l’immobilisation physique qui en résultait. Il était donc nécessairement, loin du champ de bataille. Il laissait ça aux « sportifs » comme il disait. C’est ainsi qu’il appelait, paraît-il, les résistants. (…) L’insurrection [à Alger] a été préparée de longue date par le groupe des Cinq (Jacques Lemaigre-Dubreuil, Henri d’Astier de la Vigerie, Jean Rigault, Alphonse Van Hecke, Jacques Tarbé de Saint-Hardouin), appuyée par des groupes de jeunes Juifs sous les ordres de la famille Aboulker et supervisée par les délégués de Giraud : les généraux Mast pour l’Algérie et Béthouart pour le Maroc, en liaison avec l’américain Robert Murphy et une demi-douzaine de consuls. Il était prévu de faire prisonnier les autorités civiles et militaires relevant du gouvernement de Vichy (Darlan, Juin, Noguès, etc.), mais les choses se sont retournées en raison d’une maladresse de Murphy (qui a cru au dernier moment devoir prévenir Juin, qui a lui-même alerté Darlan) et du retard mis par les forces anglo-saxonnes à débarquer. Et les autorités loyalistes, regroupées autour de Darlan, ont repris le contrôle de la situation. D’où un imbroglio aussi coûteux que sanglant. De Gaulle n’avait pas été averti du débarquement [américain en Afrique du Nord] car, ainsi que Churchill l’a révélé, Roosevelt s’y était fermement opposé, mais il en avait eu vent. Comment ? Très certainement par le colonel du NKVD, Ivan Avalov (de son vrai nom Agayantz) lors de leur entretien secret, fin août, à Beyrouth, car Staline, alliance oblige, voulait le mettre au courant de ce qui se préparait. Quant à sa réaction sur le moment, tant Billotte que Passy rapportent que lorsqu’il a appris la nouvelle du débarquement, le 8 au matin, De Gaulle, furieux, a déclaré : « J’espère que les gens de Vichy vont les foutre à la mer ! On ne rentre pas en France par effraction. » Mais, quelques heures plus tard, il a eu publiquement une tout autre réaction puisqu’il a vivement encouragé la population française d’Afrique du Nord à accueillir les troupes anglo-saxonnes. (…) [Sur l’impasse complète du film sur l’invasion allemande de la zone libre le 11 novembre 1942) Là encore, il s’agit d’une impasse ahurissante, car la crainte de l’invasion de la zone libre par les Allemands a été la principale cause des tergiversations des autorités loyalistes d’Afrique du Nord lors du débarquement des Américains et, l’invasion proprement dite, la principale raison du retournement de l’armée d’Afrique loyale à Pétain et à Weygand contre l’ennemi italo-allemand. (…) L’assassinat de Darlan a eu pour De Gaulle une importance capitale, puisque c’est elle qui lui a permis de revenir dans un jeu dont il risquait d’être définitivement écarté. Choisir, par commodité pédagogique, un fil rouge, en l’occurrence l’itinéraire du jeune Bonnier, pour mettre en relief la trajectoire gaulliste, était une bonne idée. Mais à condition de coller le plus possible aux faits concernant le faire-valoir, surtout quand ils sont archi-connus ! Or, s’il y a un événement historique qui relève du complot et un complot parfaitement documenté, c’est bien l’attentat contre Darlan. (…) Que De Gaulle ait été « habité », c’est l’évidence. Ils sont plusieurs, de Joxe à Buron, autour de la table du conseil des ministres, à l’avoir entendu murmurer : « Cela, je le dis depuis 2 000 ans ! » Mais faire de lui une sorte d’illuminé, parfois crotté, lui qui, tout au contraire, a fait du raisonnement le ressort de sa mystique, relève d’une certaine caricature. Qu’est-ce que De Gaulle penserait de ce film ? On peut estimer que sa gloire se passerait d’un hommage qui, par ses raccourcis, ses biais, finit par rendre sa légende moins crédible. La magie du cinéma et la qualité de la réalisation font que le spectateur y adhérera peut-être, mais c’est une adhésion qui va à un personnage de fiction plus qu’à celui de l’histoire. Henri-Christian Giraud
Aux noms qui précèdent [oubliés dans le film], on peut ajouter celui de Georges Mandel que le général de Gaulle côtoie dans les journées décisives de juin 1940 lorsqu’il se retrouve au gouvernement. Les deux hommes se connaissent peu, mais l’attitude de Mandel, le 13 juin à Tours, a marqué de Gaulle. Celui qui est alors ministre de l’Intérieur est un opposant farouche à l’armistice. De Gaulle s’en est souvenu et a avantageusement mis en scène dans ses Mémoires de guerre ou dans un discours prononcé à Lesparre (Gironde) en 1949 les jugements très flatteurs que Mandel aurait portés sur lui puisque ce dernier lui aurait dit : « Vous êtes un des rares qui, dans le drame que nous traversons, peut servir purement la France. »J’ajouterais qu’aux liens politiques, il faut ajouter les contacts médiatiques, même si la présence de De Gaulle n’apparaît pas explicitement dans la presse du fait de son statut militaire (il est référencé principalement par les comptes rendus de ses livres). (…) L’absence d’images de la débâcle, de la question des prisonniers, des problèmes du ravitaillement et des conséquences économiques dramatiques de l’occupation sont évidemment une toile de fond essentielle que j’ai déjà évoquée à propos de la collaboration. J’ajouterais un autre élément qui est absent du film : la colonie française de Londres, qui est loin d’être unanimement acquise au gaullisme. On trouve alors en effet à Londres au début de la guerre non seulement des pétainistes, mais aussi des Français hostiles à Vichy mais également réservés face à de Gaulle, un militaire qui serait porteur de césarisme. (…) L’élimination physique de Darlan est pour le général de Gaulle celle d’un adversaire important, alors que les semaines d’exercice du pouvoir de Darlan à Alger ont permis à De Gaulle de resserrer la résistance intérieure autour de lui. On en verra toute l’importance en 1943 lorsque, sous l’égide de Jean Moulin, elle se fédérera largement autour du général de Gaulle au détriment de celui qui deviendra alors son rival, le général Giraud (…) Si le film humanise le général de Gaulle, c’est à travers les relations dans le cercle familial. L’arrivée de sa femme et de ses enfants est restituée sans pathos excessif. Surtout, la figure de sa fille handicapée d’Anne, dont on sait à quel point il lui était attaché, est donnée à voir avec une subtilité qui touche la sensibilité du spectateur, notamment lorsque l’enfant le regarde par la fenêtre du jardin. Nous sommes alors loin de l’image publique du général de Gaulle ou de la geste qu’il met en scène dans ses Mémoires. Olivier Dard (Sorbonne)
Regarde ce qu’ils ont fait à mon discours, ma !
« Homme du 18 juin » et sauveur de l’honneur de la France, mais général « à titre temporaire »et sous-secrétaire d’Etat à la guerre de quelques jours, photo du 18 juin postérieure, discours de 18h annoncé à 20 heures et lancé deux heures plus tard, version officielle postérieure en fait de 4 jours, discours reconstruit de l’affiche…
Silence sur son expérience politique avant 1940 comme de la débâcle de 1940, omission de l’invasion allemande de la zone libre, oubli de Pierre Laval, impasse sur ses contacts avec Staline, ses coups fourrés avec Roosevelt notamment avec la prise de Saint-Pierre-et-Miquelon, escamotage du complot contre Darlan …
Où à l’occasion de la sortie du magistral diptyque d’Antonin Baudry …
Et ses inévitables libertés avec l’histoire malgré ses 5 heures et demie …
On redécouvre que le plus important discours de l’histoire de France contemporaine …
A non seulement failli ne jamais être prononcé…
Mais que très peu de gens l’ont en réalité entendu …
Et qu’il n’a fait l’objet d’aucun enregistrement…
Mais d’une unique retranscription suisse en allemand…
D’un brouillon …
Et d’une quinzaine de versions …
Dont une affiche anglaise …
Une photo postérieure …
Et la version « officielle » que nous aimons et connaissons tous…
Mais en fait, à la fois différente et postérieure à l’originale !
La Bataille De Gaulle selon Antonin Baudry et Julian Jackson

Julian Jackson, vous avez consacré une année de votre vie au film d’Antonin Baudry, mais combien de temps avez-vous mis pour finaliser votre excellent ouvrage sur de Gaulle ?
Julian Jackson — Je n’en ai aucune idée. J’ai vécu avec depuis si longtemps avec De Gaulle que je ne peux pas dire quand exactement ce travail a commencé, ni quand il s’est terminé. Il m’a hanté pendant des années.
Vous êtes donc marié à de Gaulle ?
Julian Jackson — Je rêvais presque de de Gaulle : je faisais des cauchemars, des rêves… Je pense que je ne suis pas le seul dans ce cas. Quand on demande à un historien s’il a commencé un travail, on pense souvent qu’on s’est longuement préparé, puis qu’un jour on se met aux archives. Mais, en réalité, tout commence bien avant.
Antonin Baudry a donc en quelque sorte mis en images vos rêves.
Julian Jackson — Dans une version originelle, qu’il a supprimée, il y avait un passage où de Gaulle faisait un cauchemar à propos de l’amiral. Je lui ai demandé : « Comment savez-vous qu’il a fait ce rêve ? » Il m’a répondu : « Comment savez-vous qu’il ne l’a pas fait ? »
Finalement, ce passage a été coupé.
Comment travaillent ensemble un cinéaste qui doit prendre des libertés et un historien qui, au contraire, doit les bannir ? Concrètement, comment traite-t-on le 18 juin 1940 en cinéaste et comment le traite-t-on en historien ?
Antonin Baudry — Je veux bien répondre à cette question à propos du 18 juin puisqu’elle est assez amusante. Jusqu’à il y a trois mois, le 18 juin n’était pas dans le film.
Dans les versions de scénario que j’avais écrites avec Bérénice Vila, ma co-scénariste, c’était une scène qui était absente. En revanche, j’avais tourné un appel qui était un mélange de plusieurs appels, une allocution radio de Gaulle principalement fondée sur l’appel du 22 juin.
Pourquoi ?
Antonin Baudry — D’abord, parce qu’il était plus beau. Les phrases, plus poétiques. Il me plaisait davantage. Et parce qu’il avait été bien davantage entendu.
J’avais d’ailleurs mélangé avec une phrase qui est dans un autre appel, je crois du 13 juillet. Tout cela visait à proposer un moment cohérent qui pouvait résumer en une seule scène les appels. On ne peut pas montrer toutes les allocutions dans un film. Il faut en trouver l’essence.
Quelles sont alors les possibilités ?
Antonin Baudry — Plusieurs options se présentent : prendre une seule allocution et la reproduire à l’identique, ce qui va plaire aux historiens, ou bien prendre des libertés et les combiner. J’ai toutefois respecté les mots de de Gaulle. Je n’ai pas inventé de phrase pour cette scène parce que je trouvais ça important, alors que j’ai inventé des phrases de de Gaulle dans tout le reste du film. Dans cette scène, je n’ai pris que des phrases qui avaient été effectivement prononcées à la BBC dans cette période.
Je trouvais le film assez bien ainsi.
Que s’est-il passé ?
Antonin Baudry — Il y a à peu près deux mois, nous avons montré le premier volet du film, L’Âge de fer, à Angers pour une séance test. Les gens ont aimé le film, mais une partie non négligeable pensait en sortant qu’il se terminait sur l’Appel du 18 juin, alors qu’il finit en 1942… J’ai compris qu’ils avaient cherché l’Appel du 18 juin pendant tout le film et avaient été soulagés de croire le voir à la fin. Ce contresens historique m’a perturbé.
Ma première réaction a été de ne rien faire. Puis j’ai pensé qu’il ne fallait pas mépriser son public. On fait un film pour que les gens y trouvent du plaisir, que les gens le voient et que ce qu’ils voient ait du sens pour eux.
J’avais voulu contourner le 18 juin parce qu’il était trop connu, trop iconique, un peu trompeur, mais c’est de fait un signifiant majeur. À partir du moment où l’ignorer perturbait le sens du film pour mon audience, j’ai décidé de revenir sur ma position.
J’ai donc décidé de mettre l’Appel du 18 juin, mais c’était compliqué.
Quel était le problème ?
Antonin Baudry — Je n’avais pas enregistré ce discours. L’avantage est que dans le cinéma on peut toujours réenregistrer des acteurs pour modifier le son de certaines scènes. J’avais toujours Simon Abkarian sous la main, j’avais une équipe qui pouvait enregistrer et une salle de mixage encore ouverte. J’avais tous les éléments qu’il fallait, et j’avais déjà pris la liberté de mélanger plusieurs discours.
Que vouliez-vous mettre, par exemple ?
Antonin Baudry — Il y avait une phrase, qui est d’un autre appel, celui du 24 juin 1940, que je voulais garder. « Il faut qu’il y ait un soleil. Il faut qu’il y ait une espérance. Il faut que, quelque part, brille et brûle la flamme de la Résistance française. »
Je ne voulais pas la retirer parce que la dernière phrase de l’Appel du 18 juin, qui a exactement le même sens, est très sèche, et n’est pas du tout émotionnelle. À ce moment-là du film et de l’histoire, je pensais qu’il fallait quelque chose qui fasse appel à une émotion, semblable à celle qu’a pu sentir un homme qui a dû finalement rompre avec tout ce à quoi il a cru. Il a été élevé en tant que militaire, dont le mot d’ordre est de toujours obéir. Le poids de cette rupture devait être incarné.
Comment vous en êtes-vous sorti ?
Antonin Baudry — J’ai enregistré les premières phrases de l’Appel du 18 juin et j’ai gardé le reste.
Ce que je veux dire : quand on fait un travail de création, on est surtout embarrassé non pas par les faits historiques, mais par leur iconisation, parce que les gens considèrent comme important. En l’occurrence, au risque d’en décevoir certains, je ne pense pas que le 18 juin soit une date importante.
Pourquoi ?
Antonin Baudry — D’abord, parce que ce discours a été très peu entendu.
Ensuite, parce que la Résistance et la France libre, ne sont pas sorties du 18 juin comme Aphrodite de sa coquille dans le tableau de Botticelli : ce fut un processus compliqué, laborieux, plein de conflits. Le 18 juin, il n’y avait encore rien. Tout ce qui est devenu la France libre par la suite résulte de chocs, de problèmes, de hasards, de circonstances, et de la volonté manifestée par plusieurs personnalités bien trempées.

Le 18 juin est devenu une espèce d’encapsulation de quelque chose de beaucoup plus vaste. Quand on fait un film, c’est précisément contre ce genre de chose qu’on se bat lorsqu’on a l’ambition de garder un lien fort avec la vérité.
Comment cela s’est passé dans ce cas précis avec Julian Jackson ?
Antonin Baudry — C’est un cas concret intéressant et assez atypique : nous n’en avons pas tellement parlé entre nous. Ça s’est joué en post-production, dans le rush de la fin, à toute allure. J’ai appelé Simon, je lui ai demandé de venir enregistrer quelque chose — ça s’est fait en une heure, avec mon ingénieur du son et mon mixeur.
Ça ne fait donc pas vraiment partie du processus de maturation. Il y a beaucoup de maturation dans ce travail, mais aussi beaucoup de décisions de dernière minute, comme celle-ci.
Mais ce processus de maturation pour reprendre vos termes est un travail de création et il faut de la liberté pour pouvoir raconter l’histoire. Comment cela s’agence avec le travail de l’historien ?
Antonin Baudry — Je n’ai pas du tout vécu l’interaction avec Julian comme contraignante, au contraire.
Je me suis octroyé le plaisir et l’espace d’écrire, de visualiser dans ma tête ce à quoi je croyais, ce que j’avais envie de montrer, en sachant qu’ensuite j’allais en parler avec Julian. Il allait le lire et pouvoir me donner son regard dessus, me dire : « Ça, on ne sait pas si ça s’est passé ou pas, mais ça aurait pu se passer, ça ne pose aucun problème » ; ou à l’inverse : « Ça, c’est plus improbable, mais finalement ça ne tord pas du tout le sens historique des choses » — ou encore : « Là, tu es en train de tordre les choses, tu vas trop loin. »
Cette interaction-là m’a donné, paradoxalement, beaucoup de liberté.
Vous n’aviez donc pas peur d’être bridé ?
Antonin Baudry — Non, pas du tout. De toute façon, quand vous réalisez un film, vous avez le dernier mot…
Julian Jackson — En fin de compte, Antonin faisait exactement ce qu’il voulait. Et c’est très important.
Pour revenir sur ce point, je n’ai pas grand-chose à ajouter, si ce n’est que lorsque j’ai vu le film, j’ai remarqué que cette scène avait été ajoutée. Je ne l’avais pas trouvée dans les versions du scénario que j’avais lues.
Et que pensez-vous du 18 juin ?
Julian Jackson — À propos de l’importance, ou plutôt de la non-importance, du 18 juin, il y a une très belle citation de de Gaulle où il dit en substance : « Ils me font rire avec leur 18 juin. On penserait que tout est venu de là, alors que cela fait oublier toutes les batailles, les conflits, les arguments, les mémorandums, etc. » Lui-même en avait un peu assez de cette sacralisation du 18 juin.
Pour un historien — je ne dis pas pour moi en particulier, mais pour n’importe quel historien —, on ne pourrait pas faire ce qui a été fait avec ce discours dans le film. Mais j’ai compris, en observant le travail d’Antonin, que des simplifications et des compressions sont nécessaires ; sinon le film devient incompréhensible, à moins de faire un documentaire en plusieurs volets, qui serait ennuyeux à mourir. Il faut donc faire des choix. Si l’on fabrique, dans un sens, un discours à partir de fragments qui existaient réellement, c’est pour simplifier. J’ai beaucoup appris de ce processus.
Quelle est la différence avec votre métier d’historien ?
Julian Jackson — Pour moi, écrire un livre est aussi un acte de création, mais on y est soumis à certaines règles : les références, les notes de page, etc. Des contraintes que le cinéma (qui est aussi un travail de création) a la chance de pouvoir éviter.
Que se passe-t-il alors quand on décide de faire un film à partir d’un livre ?
Julian Jackson — Quand on m’a proposé de faire un film à partir de mon livre, ma première réaction a été assez absurde. Je me disais qu’il n’y avait pas de besoin de mon livre : toute l’histoire de De Gaulle est sur Wikipédia.
Quand j’ai commencé à travailler avec Antonin, j’ai évidemment changé d’avis : j’ai vu ce qu’il a fait.
C’est son idée de mon livre — c’est-à-dire que ce n’est pas forcément l’idée que je me faisais de mon propre livre. Parfois, on ne voit pas soi-même ce qu’on a fait : c’est après que quelqu’un reprend votre travail que vous découvrez des choses que vous ne saviez pas y avoir mises.
Pensez-vous à quelque chose en particulier ?
Julian Jackson — Cet aspect dont on a souvent parlé qui est tout à fait présent dans mon livre — à mon insu —, c’est le côté Don Quichotte de de Gaulle. Ce côté romanesque est pour moi une partie très importante du personnage. Mais il y a d’autres choses qui ont moins fasciné Antonin, comme la part de raison chez de Gaulle, dont on parle moins dans le film.
Dans l’avion qui le mène à Londres, de Gaulle est avec deux autres personnes, dont le général Spears. On met dans la bouche de de Gaulle un discours qui n’est pas tout à fait inventé, car il s’appuie sur des propos qu’il a tenus dans d’autres entretiens. C’est important, car Antonin met en scène son de Gaulle, avec tout le côté romanesque.
Cette dimension romanesque vous intéresse tout autant ?
Julian Jackson — Je suis obsédé par les deux faces du personnage : le de Gaulle réaliste et classique, façon Cavour, et le de Gaulle romantique ; le de Gaulle bergsonien, et le de Gaulle penseur. Pour moi, la fascination qu’exerce de Gaulle s’explique par ce jeu entre ces deux dimensions. Mais dans le film, il y a sans doute davantage du de Gaulle romantique, ce qui est tout à fait légitime — et je ne savais pas à quel point cela se trouvait déjà dans le livre.
C’est ce qui est fascinant : on voit que quelqu’un a fait quelque chose à partir de ce que vous avez fait vous-même, sans forcément le savoir, et cela génère un résultat différent, que je ne connaissais pas.
Dans quelle mesure vous ne le saviez pas ?
Julian Jackson — Mon idée de départ était fausse, j’ai donc dû l’abandonner. Quand j’ai commencé la biographie, mon idée était de montrer que de Gaulle n’était pas seul — de le montrer comme un produit de son époque, parce qu’en tant qu’historien, je suis sceptique à l’égard de l’idée de l’homme seul. Je déteste cette idée. Mais, pour de Gaulle, cela ne fonctionnait pas pour ma thèse de départ.
Toutefois, j’ai quand même pu mettre en scène des gens aujourd’hui plus ou moins oubliés par la majorité du public — par exemple René Pleven, qui a joué un rôle très important dans la Quatrième République et dans les débuts de la France libre auprès de de Gaulle.
Je suis donc très content de voir que, grâce à la lecture qu’il a faite de mon livre, Antonin a remis cette époque-là au centre du film. C’est un geste également très intéressant.
Après la sortie du film, avez-vous découvert de nouvelles choses ou des réactions de spectateurs vous ont-elles surpris ?
Julian Jackson — Je trouve passionnant le fait que l’œuvre devient, une fois achevée, comme un bébé que chacun s’approprie, et dans laquelle chacun va finalement trouver ce qu’il y cherche. Je pense que cela vaut aussi bien pour le cinéaste que pour l’historien : de ce point de vue, il arrive que le cinéaste doive trancher, prendre parti — on ne peut pas, tout le temps, rester dans la nuance.
À des moments, nous n’étions pas d’accord. C’était toujours amical, mais parfois je disais : « Je ne ferais pas ça », et Antonin répondait : « Je le ferai, parce que dramatiquement, c’est nécessaire. »
Avez-vous un exemple ?
Julian Jackson — Je vous donne un cas où j’étais « contre » — c’est-à-dire que j’avais donné mon avis, mais c’était son film, et c’est lui qui décidait.
Vous vous souvenez : c’était à la fin du premier film, après que les Américains ont porté au pouvoir, en Afrique du Nord, Darlan. De Gaulle pense alors que tout est fini. Dans le film, il y a une réunion du Conseil national à Londres, où de Gaulle dit, en substance : « On a fait de notre mieux, malheureusement ça n’a pas marché », et évoque sa démission. On voit alors une scène où de Gaulle apparaît en civil — la seule fois du film où il n’est pas en uniforme, parce qu’il n’est plus « de Gaulle ». Il a personnellement décidé de renoncer.
Antonin a choisi de mettre cette scène pour qu’elle soit vraiment saisissante, pour montrer visuellement ce moment. Personnellement, je pense que de Gaulle n’avait pas abandonné. Le problème est qu’on ne sait jamais vraiment avec de Gaulle : quand on travaille sur lui, il est toujours deux pas devant vous. Il est tellement complexe que, lorsque vous pensez avoir atteint le fond du personnage, il s’avère qu’il est toujours plus loin. Cependant, dans ce cas, je pense qu’il était certes désespéré par la situation, mais qu’il savait qu’il allait finir par l’emporter. Pour moi, ce n’était donc pas un moment d’abandon réel chez de Gaulle.
Pourtant Antonin Baudry a donc gardé la scène…
Julian Jackson — Je comprends exactement pourquoi cette scène est là : c’est à la fois une interprétation tout à fait légitime, d’abord parce que la question de savoir s’il a vraiment voulu partir ou non reste ouverte ; et ensuite, parce que c’est une scène frappante, qui saisit le spectateur de manière très directe. C’est donc un exemple très concret de nos désaccords.
Antonin Baudry — Nous sommes en train de recréer devant vous, en direct, les discussions que nous avions au cours du tournage [rires].
Au début, on pensait mettre de Gaulle en civil à la fin du II. Puis j’ai trouvé que la fin était mieux autrement. Dans tous les cas, j’avais envie de le voir en civil à un moment donné — c’était dans l’air, en quelque sorte. Deuxièmement, il y a la question de savoir s’il était sincère ou non. Comme tu le dis, on ne sait pas vraiment : c’est une interprétation de dire qu’il l’était, c’en est une autre de dire qu’il ne l’était pas. Mais on peut aussi se dire que si c’était une forme de comédie, on peut très bien jouer la comédie avec des vêtements. Et à partir du moment où je n’avais pas la preuve qu’il n’était jamais allé en civil dans ce bureau, je n’avais pas de raison majeure de m’interdire de le montrer ainsi.
Que peut apporter le fait de le montrer habillé en civil ?
Antonin Baudry — Cela apporte une symbolique, quelque chose qu’on n’avait jamais vu avant dans ce genre de film, et qui est assez étrange : même nous, Français, avons finalement assez peu vu de Gaulle en civil, sauf peut-être dans les actualités de l’époque présidentielle. C’est inhabituel.

Mais c’est une décision sur laquelle nos discussions m’ont beaucoup éclairé, parce qu’elles m’ont aidé à la faire mûrir. Il y a d’autres cas, à l’inverse, où tu me disais : « Non, ça, je ne le sens pas », et j’ai suivi ce que tu me disais. Dans ce cas précis, en revanche, nos échanges ont fait que cette décision soit plus mûrie, plus assumée.
C’est un exemple concret.
En avez-vous un autre ?
Antonin Baudry — J’ai un autre exemple, où il y avait une erreur historique très précise. C’était tout au début du travail : on voulait montrer l’existence de l’antisémitisme en Afrique du Nord, avec certains personnages, et il y avait une étoile jaune portée par l’un d’eux. Julian m’a rappelé que l’étoile jaune n’était pas portée en Afrique du Nord. » Évidemment, je l’ai immédiatement retirée.
Cet autre exemple n’est pas une question d’interprétation cette fois, mais simplement une question de fidélité historique.
C’est là que ce double regard permet vraiment la liberté : savoir qu’il y aura ce regard d’historien, qui connaît vraiment sa matière et qui a aussi accès à d’autres historiens, permet de savoir qu’on ne va pas n’importe où — ou en tout cas qu’on ne le fera pas sans le savoir. S’il y a une chose qu’on veut vraiment faire, dramatiquement, parce qu’on a la conviction que c’est ce que le film doit apporter au fond, alors on l’assume — mais on ne le fait jamais sans le savoir.
Vous n’avez donc jamais hésité à avoir un historien comme consultant ?
Antonin Baudry — J’ai toujours pensé que c’était absolument nécessaire. D’autre part, j’étais vraiment très heureux que ce soit Julian — d’abord parce que son livre m’avait ouvert la porte sur certains aspects de de Gaulle. Ensuite, parce que l’esprit du livre était exactement celui qui me portait vers de Gaulle. Et aussi parce que Julian est quelqu’un qui comprend les choses : ce n’est pas du tout un historien pointilleux qui se bat pour imposer sa discipline.
On est dans un exercice différent : celui d’un film de fiction basé sur des événements historiques, qui s’adresse à un public a priori non spécialiste. Je n’ai jamais caché que je n’avais pas envie de faire un film pour des spécialistes de de Gaulle ou de la Seconde Guerre mondiale. J’avais envie de faire un film pour les amis de mes enfants, pour cette génération-là. Cela a tout de suite fonctionné et nous a permis de bien travailler ensemble.
Julian Jackson, comment distinguez-vous les bons et les mauvais choix qui s’écartent de la vérité historique ?
Julian Jackson — Je pense qu’il est très intéressant de savoir ce que le public, dans la salle, ou la critique, en pense. Je ne veux pas critiquer un autre film en particulier, mais je vais tout de même le faire.
Je n’ai pas aimé le film The Darkest Hour, sur Churchill. Il y avait beaucoup de choses que je n’ai pas aimées, même si je trouvais certains choix légitimes.
Il y a notamment une scène, à la fin du film, qui a beaucoup surpris : on y voit Churchill prendre le métro londonien. Or, je pense que Churchill n’a jamais mis les pieds dans le métro de sa vie. Il est dans le métro, entouré d’un homme noir, d’un trans… J’exagère un peu, mais l’idée était de montrer une sorte de monde multiculturel dans le métro.
J’ai détesté, parce que ça sonnait faux, c’était creux. Il y a des choses qu’on ne devrait pas faire. On peut inventer des personnages, on peut inventer des dialogues, mais on doit rester fidèle à la réalité du personnage. C’est un exemple. Je n’ai pas non plus beaucoup aimé le film sur Napoléon de Ridley Scott pour d’autres raisons.
Je pense qu’il y a des questions très légitimes sur ce qu’on peut faire, ce qu’on devrait faire, sur les lignes à ne pas franchir, etc. Mais personnellement, je trouve que, dans ce film, on est du bon côté — j’espère que je ne dis pas cela parce que j’étais moi-même tellement impliqué dans le film !
Je vous donne un autre exemple. Je pense que très peu de Français connaissent l’histoire de l’amiral Muselier, sauf les spécialistes. Muselier est un personnage très pittoresque, un amiral très ambitieux, qui voulait se débarrasser de de Gaulle. Il y a eu plusieurs conflits entre lui et de Gaulle, et je pense qu’il était important de les montrer pour faire comprendre à quel point de Gaulle était contesté à ses débuts.
Il n’était pas seul, mais il avait des opposants à l’intérieur même du mouvement, parfois soutenus par les Britanniques. Il y a eu trois conflits majeurs entre Muselier et de Gaulle.
C’était nécessaire de le montrer. Un historien pointilleux pourrait dire : le premier conflit, c’était en septembre 1941, le second en avril 1942 etc…— les dates dans le film ne sont pas exactement les bonnes, mais cela n’a aucun intérêt en soi.
Alors revenons sur la fabrication parce qu’on a vu que vous étiez pas mal concerté, mais concrètement, est-ce que vous avez envoyé à ce que vous avez écrit ? Vous étiez deux, d’ailleurs — il y avait aussi votre épouse.
Antonin Baudry — Tout à fait, nous avons écrit le film avec mon épouse Bérénice Vilar. Le film est pour ainsi dire notre troisième enfant.
Concrètement, j’envoyais des documents à Julian, qui était souvent en France, et venait donc à la maison. On discutait à la maison, puis on allait manger ensemble, puis on rediscutait à la maison — ça se faisait de manière très naturelle. On a dû faire ça quatre ou cinq fois, et on se parlait aussi par mail et par téléphone de temps en temps. C’était très fluide.
Julian Jackson — J’aimerais évoquer aussi un aspect très important pour la construction du premier film : les vies parallèles de de Gaulle et de Fernand Bonnier de la Chapelle.
Je ne sais pas si l’idée venait de vous deux, mais elle est très importante car elle ancre l’histoire de de Gaulle dans le vécu d’un résistant français — résistant qui a lui aussi son côté Don Quichotte. De plus, ce jeune homme dénoue l’histoire à la fin, avec l’assassinat de l’amiral Darlan.
Pourtant Bonnier de la Chapelle n’apparaît qu’une seule fois dans mon livre — simplement comme la personne qui a assassiné Darlan. Mais dans votre film, vous avez tous les deux, dès le début, eu cette idée qui donne une colonne vertébrale très intéressante à deux récits parallèles.
À propos de Fernand Bonnier de la Chapelle, à quel moment l’idée d’une double intrigue, d’un côté celle du général, de l’autre celle de ce jeune homme, a-t-elle émergé ?
Antonin Baudry — L’idée est venue du fait que Bérénice m’a fait écouter une lecture, sur France Inter, de la lettre que Bonnier de la Chapelle a envoyée à son père la veille de son exécution. En entendant cette lettre, très sincèrement, j’ai fondu en larmes. On s’est regardés, on en a parlé, et on s’est dit qu’il fallait que ce soit dans le film. On a donc creusé ce fil narratif autour de Bonnier de la Chapelle, sur lequel il y avait assez peu de documentation disponible.
Un livre est paru entre-temps, qu’on a utilisé, qu’on a lu, mais les sources restent rares.
Ce livre est très intéressant, mais il soulève en réalité beaucoup de questions, parce qu’on ne sait pas tant de choses sur Bonnier de la Chapelle. On sait qu’il a assassiné Darlan, qu’il y a eu un procès, on sait ce qui s’y est dit au cours du procès, on sait qu’il était au lycée Stanislas, et qu’il a été éduqué par son oncle et sa tante, qui étaient de gauche et amis de Léon Blum. Ce qui m’agace beaucoup, c’est d’entendre des amateurs d’histoire, à gauche comme à droite, affirmer qu’il était royaliste — alors qu’en réalité, on n’en sait rien.
Il était au lycée Stanislas, où il y avait certes des royalistes, et il avait, comme à peu près tous les jeunes de son époque, accès à des livres maurrassiens, etc. La personne qui lui a procuré les armes faisait probablement partie de l’obédience royaliste. Mais il n’existe rigoureusement aucune preuve que Fernand était royaliste, d’autant qu’il a été élevé par un couple résolument républicain. [Depuis cette rencontre, le neveu de Fernand a pris contact avec Bérénice. Sa tante, la «petite Suzanne» que l’on voit dans le film est toujours vivante… et elle a vu le film! Ça m’a beaucoup ému. Le neveu nous fait parvenir deux documents incroyables, deux écrits du père de Fernand. Fernand, écrit-il, «n’a jamais été ni royaliste, ni cagoulard, et dans ses veines ne coulait que le sang rouge des vrais républicains.» Il rappelle le tempérament de Fernand et «son caractère enthousiaste et décidé qui ne lui permettait pas de comprendre et surtout d’admettre les réalités affreuses du moment.» Son père ajoute aussi : «la voix française de Londres, seul réconfort pour tant de Français, était attendue par lui tous les jours avec impatience. Il écouta l’appel du général de Gaulle et sa décision d’aller le rejoindre fut prise immédiatement.»]
Pourquoi ce personnage vous semble si intéressant et si central dans votre vision que vous avez de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ?
Antonin Baudry — Une chose m’a frappé et nous a beaucoup influencé avec Bérénice en lisant son procès, qui a été très expéditif : les juges n’arrivaient pas à imaginer qu’un jeune de cet âge ait pu agir par lui-même et en conscience.
Ils étaient obsédés par l’idée de comprendre qui l’avait manipulé. Plusieurs théories ont alors circulé : certains pensaient qu’il avait été manipulé par les Italiens, parce que son père était d’origine italienne ; d’autres, que c’était évidemment Churchill qui l’avait manipulé — ce qui n’était pas vrai ; d’autres encore, que c’était de Gaulle — ce qui n’était pas vrai non plus ; et d’autres enfin, qu’il avait toujours été royaliste — ce qui est peu probable à mon avis. [Depuis, les nouveaux documents auxquels j’ai eu accès, me le confirment pleinement.]
Je me suis dit qu’il fallait donner sa chance à ce jeune : le considérer comme une personne humaine qui a agi par elle-même. C’est ce que le film cherche à faire : dans ce film, ce sont des gens qui existent par eux-mêmes.
C’est pour cela que les discussions sur les détails, qui sont le plus souvent le fait de gardiens du temple qui s’improvisent historiens au dernier moment, sont agaçantes. Elles détournent la lecture du film d’une chose importante : qu’un jeune homme de 17 ans puisse agir par lui-même.
J’ai été très touché par cette trajectoire. Je suis ensuite allé au lycée Stanislas, et c’était émouvant, parce que j’y ai trouvé des documents qui n’avaient jamais été ouverts et consultés par aucun historien — notamment les lettres de son oncle au proviseur, pour essayer d’éviter que le jeune homme ne soit renvoyé. On sent les efforts de l’oncle pour faire pardonner le caractère bouillonnant de Fernand — c’est émouvant.
C’était en effet un trublion, il avait besoin d’agir tout le temps, il y avait chez lui un débordement d’énergie permanent. C’était une sorte de De Gaulle sans la vision d’aigle sur l’histoire et le futur. Son oncle passait son temps à écrire au proviseur pour lui demander de l’excuser, pour dire qu’il avait tout de même des qualités. Je trouve cela assez émouvant.
Quelle est l’utilité du personnage sur le plan narratif ?
Antonin Baudry — Ce que cela permettait, ensuite, c’était de voir comment quelqu’un qui vit à Paris — avant de partir pour Alger, ce qui occupe à peu près la seconde moitié du film — perçoit ce que fait de Gaulle.
Sur ce point, honnêtement, on n’en sait rien : on n’a aucune preuve de la façon dont Fernand recevait les discours de de Gaulle. Pour moi, quand on ne sait pas, c’est un terrain parfait pour l’imagination ! Mais toujours sous le regard d’un historien. Si Julian avait trouvé certaines scènes impensables, il me l’aurait dit et j’aurais changé mon fusil d’épaule et je ne serais pas allé dans cette direction-là.
[Depuis, les documents cités ci-dessus me confirment dans mon intuition, ce qui me réjouit.]
Quand on fait des films, même des fictions, à partir du moment où ils s’appuient tout de même sur des faits historiques, il est important d’avoir un degré élevé de sincérité. Il faut résister à ajouter des éléments qui pourraient rendre le film meilleur, mais sont contraires à la compréhension qu’on a du personnage.
La sincérité est donc essentielle. Si on est sincère, on peut recevoir et assumer la critique. C’est, au fond, une question d’intégrité.
Julian Jackson, y-a-t-il des scènes dans le film qui sont inventées ?
Julian Jackson — J’ai vu quelques articles sur le film, dont un d’un historien qui a fait ce que les historiens ont tendance à faire, c’est-à-dire pinailler sur une chose qui a pourtant vraiment existé, mais qu’il trouvait tellement invraisemblable qu’il la jugeait inventée. D’ailleurs moi-même quand je l’ai vue à l’écran moi-même, j’ai pensé : « C’est bizarre », mais je savais que cela avait existé !
C’est une scène qui se situe presque au début du premier film, lorsque les Britanniques veulent que de Gaulle se présente devant un public britannique. Il parle à peine anglais, il a peut-être un peu le trac — de Gaulle, après tout, reste un être humain. Si vous avez vu le film, il paraît sur scène avec un texte qu’il n’ose pas prononcer ; et il repart sans avoir parlé.
Cela semble invraisemblable, mais cette scène a en réalité été découverte par une de mes doctorantes, Charlotte Faucher, qui faisait un doctorat sur l’Institut français de Londres, un très bon travail sur la diplomatie de l’époque. C’est elle qui a retrouvé, rapportée dans la presse de l’époque, cette anecdote surnommée « The Silent General » : le général qui paraît sur scène, ne dit rien, et laisse tout le monde un peu perplexe.
Cette scène n’est donc pas inventée : elle a vraiment eu lieu, même si elle semble effectivement assez étrange !
Avez-vous d’autres exemples ?
Julian Jackson — Une autre scène, à moitié inventée mais pas totalement, se situe en juillet 1942. De Gaulle donne un discours devant des députés britanniques et ce discours est suivi par un conseiller de Churchill, qui dit que de Gaulle était remarquable, que sa compréhension des questions géostratégiques, pour quelqu’un qui n’est pas au centre des processus décisionnel était remarquable, forte intelligente.

Antonin s’est dit que c’était une très bonne scène et m’a demandé : « Quel est le texte de ce discours prononcé devant des députés britanniques ? ». Je lui ai répondu qu’il avait probablement improvisé, et qu’il n’y avait pas de texte. Alors il m’a demandé si je pouvais l’écrire ! J’ai répondu « Non je ne peux pas ! ». Il a donc écrit lui-même le discours, tout à fait vraisemblable.
Antonin Baudry — Je me suis beaucoup amusé à écrire ce discours de de Gaulle, j’avais besoin pour le coup, de la validation de Julian avant de le tourner avec Simon Abkarian.
Il y a également des personnages inventés…
Julian Jackson — J’adore le personnage du plombier polonais, qui devait être gallois, même si j’étais sceptique au départ. De toute façon il est drôle. Mais surtout il est là pour montrer la solitude de de Gaulle.
Le plombier visite les locaux de Carlton Gardens pour la première fois et la seule chose qui l’intéresse est la plomberie très bien faite dans ces bâtiments. C’est très drôle et ça dit quelque chose de la solitude.
Antonin Baudry — Je voulais montrer avec ce personnage que de Gaulle essayait de recruter absolument tout le monde, même son plombier s’il le pouvait. Et puis, Bérénice et moi aimons ce personnage. C’est aussi le personnage préféré de plusieurs membres de l’équipe de post-production, leur chouchou.
Alors justement, je voudrais revenir sur les choix, que vous avez quand même fait des choix, par exemple en insistant sur des événements qui ne sont pas très bien connus, comme l’opération sur Saint-Pierre-et-Miquelon ou Dakar. Qui a choisi ?
Un film ne consiste qu’à faire des choix. Avec Bérénice, assez tôt, on a décidé de ne pas parler de l’année 1941. On peut faire un film sur l’année 1941.
Si j’avais dû traiter de l’année 1941, j’aurais dû faire trois films. J’avais pourtant déjà écrit le scénario de l’année 1941. Ce sont des choix qui sont des crève-cœurs, mais qu’il est nécessaire de faire et qu’on fait en permanence. Il y a deux jours, pour le volet deux, j’ai coupé une scène, une semaine donc avant la sortie.
J’adorais cette scène, mais le film était mieux sans elle. Tous les personnages sont importants, toutes les scènes sont importantes. Mais il faut faire des choix pour faire un film.
Si on coupe beaucoup, pourquoi reste-t-il Saint-Pierre-et-Miquelon ? Le Grand Continent a une partie de la réponse, avec la publication de la Doctrine Muselier. C’est le moment où l’on se base sur un détail, alors qu’en réalité il s’agit de l’essentiel : l’indépendance de la France vis-à-vis des plus forts.
L’argument, c’est qu’on ne pouvait pas laisser tomber Saint-Pierre-et-Miquelon, même si, comme le dit Pleven, ce sont deux îles enneigées toute l’année, sans grande importance apparente. Et pourtant si, c’est important, parce que cela fait partie du territoire : si on laisse filer ça, cela veut dire qu’on peut potentiellement tout laisser filer.
Je trouvais cela intéressant, parce qu’en miroir, il y avait une idée que je n’ai jamais voulu mettre explicitement dans la bouche de de Gaulle mais que je trouvais forte malgré tout : si de Gaulle est si insupportable avec Churchill, si incapable, ou en tout cas si peu disposé à faire le moindre compromis sur quoi que ce soit, cela vient d’une conviction très précise : il est trop faible pour se permettre des compromis.
Le montrer à travers un événement comme celui de Saint-Pierre-et-Miquelon permettait d’envoyer un message plus large sur le type d’homme qu’était de Gaulle, et la situation dans laquelle il était.
Julian Jackson, l’historien fait-il, lui aussi, des choix ?
Julian Jackson — Bien entendu. Dans mon livre sur de Gaulle, par exemple, il n’y a qu’une page sur Madagascar, et une demi-page sur la Nouvelle-Calédonie — on pourrait en écrire bien davantage. Un livre d’histoire ne s’écrit pas tout seul : il est écrit par quelqu’un qui fait des choix, pas exactement pour les mêmes raisons qu’un cinéaste, mais en fin de compte pour des raisons proches, presque artistiques — parce qu’une vie à raconter, c’est aussi une forme de création. On choisit où mettre la lumière, et où, au contraire, laisser certains aspects dans l’ombre.
Vous m’avez donné une transition parfaite pour ma dernière question. Antonin Baudry. Avez-vous le sentiment, à votre manière, de faire aussi œuvre de géopoliticien à travers ce film ?
Antonin Baudry — Non [Rires].
En même temps, j’étais content de mettre en lumière des mécanismes qui me semblent éclairer notre époque actuelle, parce qu’au fond, ils éclairent toutes les époques : la façon dont les choses se construisent, à la fois dans les rapports de force et dans les émotions humaines.

Il y a des choses qui m’ont frappé, qui ont aussi été des surprises pour moi. Tu parlais du fait que quelqu’un peut voir dans ton travail ce que toi-même tu n’avais pas vu — eh bien, cela m’arrive aussi, y compris à différentes étapes du même film. C’est ce qui est amusant dans la fabrication d’un film, qui est un processus très long, avec de nombreuses étapes : il m’arrive de voir, à une étape donnée, quelque chose que je n’avais pas vu à l’étape précédente.
Par exemple — vous n’avez pas encore vu cette scène, elle est dans le deuxième film —, j’ai tourné la première rencontre entre Roosevelt et de Gaulle à Anfa, au Maroc, là où elle a véritablement eu lieu. Ce jour-là, Roosevelt recevait de Gaulle. Harold Macmillan, envoyé spécial de Churchill, qui venait de survivre à un accident d’avion et arrivait encore bandé, est arrivé sur les lieux et a vu des snipers postés un peu partout. Il a demandé si c’était Hitler qu’on recevait — et non, c’était de Gaulle !
De Gaulle était donc reçu sous la surveillance de snipers, cachés derrière des rideaux, dans une atmosphère de pression et de peur.
J’ai tourné cette scène en 2024 (avant donc la fameuse rencontre de Trump et Zelensky qui a eu lieu en février 2025), et je l’ai redécouverte en commençant à la monter, en mai 2025.
Et en la montant, je me suis aperçu qu’elle ressemblait beaucoup — avec des snipers en plus et des caméras en moins — à une scène devenue familière aujourd’hui : celle de Zelensky dans le bureau de Trump. Dans un cas, Roosevelt traite la France d’enfant, dans l’autre, on humilie Zelensky devant les caméras.
Ce n’est évidemment pas fait exprès de ma part, puisque cette scène a été tournée avant l’entretien de Zelensky. Mais il est intéressant de voir qu’il existe des constantes, des tendances qui reviennent dans l’Histoire.
Voir aussi:
Conflits
22 février 2023
Auteur de L’Exécution de Darlan, la fin d’une énigme paru aux Editions Librinova en 2022, Geoffroy d’Astier de la Vigerie nous plonge au cœur du complot qui mena à l’assassinat de l’amiral Darlan. La redécouverte du dossier d’instruction du juge Voituriez en 2016 au dépôt central d’archives de la justice militaire au Blanc (36) a permis au petit-fils d’Henri d’Astier de la Vigerie de faire la lumière d’une affaire qui a bouleversé le destin de la France libre.
Propos recueillis par Frédéric de Natal.
FDN : De votre famille, on a retenu trois noms. Celui de trois frères, tous futurs Compagnons de la Libération. Quelles sont les différentes raisons qui ont poussé Henri, François, et Emmanuel à rejoindre la Résistance au lendemain de la défaite de juin 1940 ?
GAV : Les trois frères d’Astier, différents les uns des autres, ne partageaient pas les mêmes opinions politiques. François, mon grand-père, l’aîné des garçons, faisait partie de la droite républicaine, Henri militait à l’Action française et Emmanuel, le plus jeune, nourrissait des idées d’extrême gauche. La tradition familiale étant de servir, ils se sont retrouvés sur le terrain du patriotisme. Dès le lendemain de la défaite, sans qu’ils se soient concertés, ils se sont engagés dans la Résistance, chacun dans sa ligne. Ils ont en commun un goût inné pour le commandement et l’action ainsi qu’un courage admirable, traits de caractère qui les ont amenés à devenir des chefs dans la Résistance intérieure ou extérieure de la France : François, général de corps aérien, a occupé à Londres auprès du général de Gaulle la fonction de commandant en chef adjoint des Forces françaises libres. Henri, un des principaux artisans du débarquement allié en Afrique du Nord, a été désigné chef de la police et du renseignement dans le gouvernement formé par l’amiral Darlan. Quant à Emmanuel, il a été ministre de l’Intérieur dans le gouvernement provisoire du général de Gaulle après avoir fondé et dirigé Libération, un des deux plus importants mouvements de la Résistance avec le mouvement Combat.
FDN : Longtemps considéré comme le dauphin du maréchal Pétain, l’amiral Darlan n’est déjà plus en odeur de sainteté en novembre 1942 auprès des Allemands qui vont imposer Pierre Laval à la tête du gouvernement de collaboration. Pourquoi débarque-t-il à Alger au même moment ?
GAV : Lorsque l’amiral Darlan était devenu vice-président du Conseil en février 1941 à la suite de Pierre Laval, il avait été officiellement désigné comme le successeur du maréchal Pétain et son remplaçant en cas de nécessité. En avril 1942, sous la pression des Allemands, Pétain avait rappelé Laval, obligeant Darlan à démissionner de ses fonctions gouvernementales. Il n’en demeurait pas moins le commandant en chef des armées et le successeur désigné du maréchal Pétain. A la fin du mois d’octobre 1942, à l’occasion d’une tournée d’inspection des forces militaires françaises en Afrique du Nord, il s’était rendu au chevet de son fils Alain, hospitalisé à Alger pour une crise aigüe de poliomyélite. Le 5 novembre, en apprenant que l’état de santé de son fils s’est brusquement aggravé, Darlan revient à Alger. Il ignore totalement qu’une puissante flotte de guerre anglo-américaine est sur le point de débarquer sur les côtes de l’Afrique du Nord. Sa présence imprévue à Alger le 8 novembre va sceller son destin.
FDN : Le débarquement des Alliés en Algérie française surprend autant Vichy que Berlin. Quel rôle a joué Henri d’Astier de la Vigerie dans ce qui reste comme un des tournants majeurs du conflit ?
GAV : Les historiens s’accordent à dire que le rôle d’Henri d’Astier de La Vigerie a été crucial, aussi bien dans la préparation du débarquement allié en Afrique du Nord que dans la réussite de cette opération. C’est d’ailleurs pour ces raisons qu’il a été fait Compagnon de la Libération par le général de Gaulle qui lui a décerné la Croix de la Libération avec cette citation : « Henri d’Astier de la Vigerie commença à organiser la résistance en Afrique du Nord dès le début de 1941. En mars 1942 il coordonna et unifia l’action de tous les groupements de Résistance. Il apporta l’aide la plus efficace à l’organisation d’un débarquement allié par de longs et minutieux préparatifs. Il contrôla personnellement la participation des organismes de résistance lors du débarquement du 8 novembre 1942 ; il prit part à l’action au milieu de ses hommes dont il avait su, par son cran, entretenir l’allant et assuma lui-même les missions les plus délicates. »
FDN : Dans votre ouvrage L’exécution de Darlan, la fin d’une énigme, vous évoquez le groupe des Cinq. Qui sont-ils et pourquoi sont-ils si importants dans le complot qui se met progressivement en place ?
GAV : Ce groupe, constitué au début de 1942, se composait de cinq hommes farouchement hostiles aux Allemands et déterminés à favoriser, par une action intérieure, un débarquement allié en Afrique du Nord : Henri d’Astier de La Vigerie, Jacques Lemaigre-Dubreuil, Jean Rigault, Alphonse Van Hecke, et Jacques Tarbé de Saint-Hardouin. Par l’intermédiaire de Robert Murphy, consul général des Etats-Unis à Alger pour toute l’Afrique du Nord, ils étaient parvenus à entrer en contact avec le président Roosevelt qui avait donné son accord.
Pour mettre au point les derniers préparatifs, Roosevelt avait envoyé par sous-marin une délégation militaire commandée par le général Clark, l’adjoint du général Eisenhower, que les Cinq ont rencontrée le 23 octobre dans une ferme isolée située à une centaine de kilomètres d’Alger. Avec l’aide de quelques centaines de jeunes résistants algérois, les Cinq envisageaient, le jour du débarquement allié, de neutraliser l’ensemble des centres vitaux de la ville d’Alger. Si le débarquement réussissait, leur plan prévoyait de placer le général Giraud à la tête de l’Afrique du Nord.
L’opération Torch a été un très grand succès sur le plan militaire mais pas sur le plan politique : le 12 novembre, après trois jours de tergiversations, les Américains choisissent de donner le pouvoir à l’amiral Darlan, au grand dam des Cinq. Face à cette situation, Henri d’Astier et Marc Jacquet, un résistant royaliste proche des Cinq, échafaudent un plan pour remplacer l’amiral Darlan par le comte de Paris avec qui Henri d’Astier est en relation et dont il est un fervent partisan. Pour mener à bien leur projet, ils ont besoin de l’appui du plus grand nombre de personnalités possible, à commencer par les membres du groupe des Cinq dont certains ont accepté un poste dans le gouvernement formé par Darlan.
FDN : On sait Henri d’Astier de la Vigerie très lié au prétendant au trône de France dont il met le nom en avant dans le projet d’assassinat de Darlan. Peut-on parler clairement d’un complot monarchiste visant à installer le comte de Paris à la tête d’un régime de transition ?
GAV : Henri d’Orléans, comte de Paris, est devenu le chef de la Maison royale de France à la mort de son père en août 1940. Interdit de séjour en France depuis la loi d’exil de 1886 qui frappe les héritiers du trône de France, il habite avec sa famille dans une propriété située à Larache, au Maroc espagnol. Son ambition de restaurer la monarchie en France est tout à fait légitime, d’autant plus que le contexte de la guerre est propice à tous les changements politiques. C’est pourquoi, lorsque Henri d’Astier et ses amis lui proposent de prendre le pouvoir en Afrique du Nord à la place de l’amiral Darlan, il ne met pas longtemps à donner son adhésion au projet.
Dans ses Mémoires, le comte de Paris explique que son objectif était d’abord de gouverner en Afrique du Nord, non en prétendant au trône mais en fédérateur, et que la question d’un changement de régime aurait été soumise au peuple de France une fois le pays libéré. Son but est donc bien de restaurer la monarchie. Ce qui est important de dire c’est que dans le projet, tel qu’il lui a été présenté par Henri d’Astier et ses amis, il n’est pas envisagé de tuer Darlan mais de l’obliger à démissionner afin de permettre au comte de Paris de se présenter et de se faire élire en toute légalité.
FDN : Cette idée faisait-elle vraiment l’unanimité au sein des différents protagonistes de cette affaire, des élus locaux ?
GAV : Henri d’Astier et Marc Jacquet, dès le début de leur complot, n’excluaient pas d’éliminer physiquement Darlan s’il refusait de quitter le pouvoir. Mais pour convaincre le comte de Paris ainsi que les conseillers généraux des départements algériens, entre autres, d’adhérer au projet il n’était pas question d’évoquer cette éventualité. De tous les protagonistes de cette affaire, quatre hommes seulement étaient déterminés à utiliser tous les moyens possibles pour faire aboutir le projet : Henri d’Astier, Marc Jacquet, Alfred Pose et l’abbé Cordier. Ce dernier habite chez Henri d’Astier dont il est l’homme de confiance.
Alfred Pose, dont Marc Jacquet est le plus proche collaborateur et ami, dirige une très grande banque. Il a été nommé secrétaire d’Etat aux affaires économiques dans le gouvernement de Darlan. Comme Darlan était détesté, il n’a pas été très difficile pour ces quatre hommes de rallier à leur projet beaucoup de personnalités algéroises, y compris militaires. Toutes hostiles à Darlan, les personnes sollicitées ne voyaient pas d’inconvénient à ce qu’il soit remplacé légalement par le comte de Paris, mais la plupart d’entre elles aurait refusé de soutenir un projet incluant l’assassinat de Darlan en vue de restaurer la monarchie.
FDN : Henri d’Astier de la Vigerie va plaider la cause du prétendant auprès des Alliés. Quelle est leur attitude face à cette candidature alors que l’on sait à cette époque que l’homme des Américains est le général Giraud qui apprécient plus ce gradé français que le général de Gaulle dont ils se méfient ?
GAV : Lorsque s’organise le complot contre Darlan, le général Giraud n’est pas encore l’homme des Américains. Si cela avait été le cas, les Américains lui auraient donné le pouvoir en Afrique du Nord au lendemain du débarquement comme l’avaient prévu Henri d’Astier et ses amis. Contraint par les Américains de faire cesser les combats au moment du débarquement, Darlan avait été désavoué par Hitler et Pétain. Darlan n’avait donc pas d’autre choix que de changer de camp. Si les Américains ont misé sur lui c’est parce qu’il leur était très utile : Darlan avait autorité sur l’armée française en Afrique du Nord et le pouvoir de rallier la flotte française qui lui était restée fidèle. C’est donc lui qui était l’homme des Américains et c’est la raison pour laquelle Roosevelt, par l’intermédiaire de Murphy, va refuser catégoriquement la proposition d’Henri d’Astier de l’écarter au profit du comte de Paris.
FDN : Arrêté, libéré, l’amiral Darlan avait retourné sa veste. Pourquoi était-il encore essentiel de se « débarrasser de lui physiquement » alors qu’il n’était pas en soi une menace ?
GAV : Darlan n’avait retourné sa veste que par opportunisme. Placé à la tête de l’Afrique du Nord par les Américains, il a poursuivi la politique qu’il menait à Vichy. Pour la Résistance, même s’il n’était plus en soi une menace, il demeurait un traître dont il fallait se débarrasser.
Pour Henri d’Astier et ses amis royalistes, c’était l’occasion non seulement de se débarrasser d’un traître, mais aussi de préparer un retour à la monarchie.
FDN : En quoi consiste le fameux plan mis en place par Henri d’Astier de La Vigerie et ses complices et quel a été le rôle de François d’Astier de La Vigerie, votre grand-père, dans le déroulement de ce plan ?
GAV : Dans ses Mémoires, le comte de Paris donne des précisions sur le plan initialement prévu par les conspirateurs : le 18 ou le 19 décembre, une délégation formée par les conseillers généraux et plusieurs membres du gouvernement se présenterait à Darlan pour l’obliger à signer une lettre de démission préalablement rédigée.
Un fois la démission obtenue, la délégation faisait appel au comte de Paris pour présider un nouveau gouvernement d’union nationale. Ce plan a échoué pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’amiral Darlan, très méfiant, a refusé de donner suite à la demande de rendez-vous de la délégation menée par Alfred Pose. Au même moment, la veille du jour fixé, le comte de Paris, comme il le raconte dans ses Mémoires, apprend la venue imminente de François d’Astier de La Vigerie.
L’arrivée à Alger de l’adjoint du général de Gaulle, le 19 décembre, va bouleverser la situation. Il faut savoir que mon grand-père, qui avait commandé les forces aériennes françaises sur le front Nord où s’était déroulée la bataille de France, haïssait l’amiral Darlan. Durant le mois de juin 1940, alors qu’il était clair que la bataille était perdue en France métropolitaine, François d’Astier avait envisagé de continuer le combat en faisant passer l’aviation en Afrique du Nord où était stationnée une armée de cent mille hommes. L’amiral Darlan, commandant en chef de la Marine nationale, la plus puissante flotte maritime en Europe après la Royal Navy, lui avait assuré par deux fois qu’il le suivrait dans son projet et que la flotte continuerait à se battre. On connaît la suite : Darlan a retourné sa veste en entrant dans le nouveau gouvernement formé par Pétain tandis que François d’Astier était démis de ses fonctions et menacé d’arrestation s’il ne se soumettait pas aux directives de Vichy. Mon grand-père, qui avait rejoint le général de Gaulle à Londres, n’a pas cessé de déclarer officiellement que Darlan était un traître qu’il fallait liquider. C’est ce qu’il va dire, le jour de son arrivée à Alger, au comte de Paris qu’il rencontre pendant plus de deux heures au domicile de son frère Henri où est hébergé secrètement le Comte.
Jusqu’à présent, contrairement à Henri d’Astier et Marc Jacquet, le comte de Paris n’avait pas envisagé la possibilité d’éliminer physiquement Darlan. Sous la pression des frères d’Astier il finit par se rendre à l’évidence que c’est la seule solution qui lui reste de devenir un jour roi de France. Le 21 décembre, le comte de Paris donne l’ordre à Henri d’Astier et à l’abbé Cordier d’éliminer physiquement Darlan sans délai et par tous les moyens. Témoin de cette déclaration, Louise d’Astier de La Vigerie, épouse d’Henri, en fera le récit à de nombreuses reprises.
FDN : C’est Fernand Bonnier de la Chapelle, qui va être désigné pour assassiner Darlan. Qui était-il ? Quel impact son acte va-t-il avoir sur le cours du conflit ?
GAV : Au lendemain du débarquement, Henri d’Astier avait mis sur pied un organisme paramilitaire regroupant une grande partie des jeunes résistants qui avaient facilité le débarquement en neutralisant les centres vitaux d’Alger ainsi que de nouveaux volontaires désireux de reprendre la lutte contre les Allemands. Leur camp d’entraînement étant situé à une vingtaine de kilomètres d’Alger, Fernand Bonnier de la Chapelle, âgé de vingt ans, avait été choisi pour faire les liaisons quotidiennes entre le camp et le domicile d’Henri d’Astier à Alger.
Comme tous ses autres camarades, Bonnier n’appréciait guère Darlan. De plus, il vouait à Henri d’Astier une grande admiration et une confiance absolue. Prêt à tout pour le servir, il accepte avec enthousiasme la mission que lui confie son chef d’exécuter l’amiral Darlan. C’est l’abbé Cordier qui lui remet un révolver et les plans du palais gouvernemental où se trouve le bureau de Darlan. Le 24 décembre, deux jeunes résistants, dont Jean-Bernard d’Astier, le fils d’Henri, conduisent Bonnier de la Chapelle au palais. Après avoir tiré sur Darlan qui mourra quelques minutes plus tard, Bonnier est malheureusement attrapé par les gardes mobiles.
La disparition de l’amiral Darlan va d’abord profiter à son successeur, le général Giraud.
Comme Giraud était du côté de la Résistance, cela a permis au général de Gaulle de négocier avec lui. Au mois de mai 1943, ils se sont mis d’accord pour partager le pouvoir, jusqu’à ce que Giraud, quelques mois plus tard, se contente d’un commandement dans l’armée. Si Darlan était resté au pouvoir, le général de Gaulle n’aurait jamais pu s’imposer.
FDN : Darlan assassiné, le coup d’État visant à mettre le comte de Paris au pouvoir échoue pourtant. C’est le général Giraud qui reçoit les pleins pouvoirs. On évoque même un contre coup d’État de nouveau en faveur du comte de Paris qui n’aboutit pas plus à la suite d’une trahison. Comment en est-on arrivé à un tel retournement de situation ?
GAV : Comprenant que le comte de Paris était mêlé à l’attentat, la plupart des personnalités qui s’étaient ralliés au projet de remplacer légalement Darlan par le prétendant ont refusé de soutenir sa candidature, si bien que c’est le général Giraud qui a été élu. Les conjurés jusqu’au-boutistes ont alors tenté de monter une action contre ce dernier mais ce nouveau coup d’Etat a été déjoué.
FDN : Fernand Bonnier de la Chapelle est exécuté le 26 décembre 1942. Pourquoi n’a-t-il pas été libéré ?
GAV : Chef de toute la police en Afrique du Nord, Henri d’Astier avait prévu que si Bonnier ne réussissait pas à s’échapper du palais il serait conduit dans les locaux de la police d’où il aurait été facile de le faire libérer. Malheureusement Bonnier est emmené dans les locaux de la garde mobile qui dépendent de l’armée. Chargé de l’enquête, un juge d’instruction attaché au tribunal militaire d’Alger a conclu au bout de quelques heures que le meurtrier avait agi seul, si bien que le tribunal militaire se réunit en cour martiale dès le lendemain soir de l’attentat et condamne Bonnier à la peine de mort. Henri d’Astier et ses amis haut-placés auront beau intercéder en sa faveur, le général Giraud refusera de gracier Bonnier.
FDN : Henri d’Astier de la Vigerie est arrêté en janvier 1943 sur la demande du général Giraud qui a demandé une enquête sur les auteurs de l’assassinat de Darlan. Son épouse, Louise, est même auditionnée. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de cet embastillement qui se termine par son inculpation pour meurtre ?
GAV : Le général Giraud, craignant d’être la prochaine victime d’un nouvel attentat, décide de faire toute la lumière sur l’assassinat de Darlan. Le 9 janvier 1943, il ordonne à un nouveau juge d’instruction, le commandant Voituriez, de reprendre l’enquête. En moins d’une semaine, Voituriez met au jour le complot monarchiste au profit du comte de Paris : Henri d’Astier, l’abbé Cordier, Marc Jacquet et Alfred Pose sont reconnus coupables d’avoir organisé un complot et assassiné l’amiral Darlan dans le but de changer le gouvernement.
Henri d’Astier et l’abbé Cordier sont emprisonnés et mis au secret absolu. Alfred Pose et Marc Jacquet, son chef de cabinet, échappent à la prison car c’est Pose qui soutient financièrement le gouvernement de Giraud. Quant au comte de Paris, il est ramené en avion jusqu’au Maroc espagnol.
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FDN : Que sont devenus les trois frères d’Astier de la Vigerie après l’assassinat de Darlan et à la fin de la Seconde Guerre mondiale ?
GAV : Libéré de prison en octobre 1943, Henri est nommé un mois plus tard membre à l’Assemblée consultative d’Alger. En avril 1944, il en démissionne pour créer les Commandos de France, une unité constituée de volontaires recrutés parmi les évadés de France. Le 17 août 1944, avec une partie de son unité, il débarque à Saint-Tropez puis affronte les Allemands dans plusieurs villes du sud de la France. Promu commandant, il est ensuite rejoint par l’ensemble des Commandos de France à la tête desquels il mène une brillante campagne jusqu’en Allemagne.
Au cours des quatre premiers mois de l’année 1944, François, qui commande les troupes françaises à Londres depuis que le général de Gaulle s’est installé à Alger, est chargé, en liaison avec les généraux Eisenhower et Montgomery, de préparer la participation française aux futures opérations de débarquement. Le 10 avril 1944, il est remplacé à Londres par le général Koenig. Le général de Gaulle le rappelle à Alger puis, en novembre, le nomme ambassadeur de France au Brésil.
De son côté, Emmanuel, premier chef de la Résistance intérieure à s’être rallié au général de Gaulle, participe avec Jean Moulin à l’unification des trois grands mouvements clandestins (Libération, Combat et Franc-Tireur) puis à la création du Conseil National de la Résistance. En novembre 1943, il rejoint à Alger le général de Gaulle qui le nomme commissaire à l’Intérieur dans le Comité français de libération nationale. C’est à ce titre qu’il négocie avec Winston Churchill l’armement de la Résistance française. En juin 1944, le CFLN se transforme en gouvernement provisoire de la République française dans lequel Emmanuel est ministre de l’Intérieur.
FDN : Pourquoi parlez-vous d’énigme concernant l’assassinat de Darlan. Les faits ne sont-ils clairement pas établis ?
GAV : Le juge Voituriez, en janvier 1943, avait en effet parfaitement et clairement établi les faits concernant l’assassinat de Darlan. Cependant, son dossier d’instruction, qui comportait plusieurs centaines de documents dont de très nombreux procès-verbaux d’interrogatoires et d’auditions, des pièces à conviction etc., avait disparu vers la fin de la guerre. Durant des décennies, tous les auteurs qui se sont intéressés à cette affaire ont avancé des hypothèses aussi diverses que variées, pour tenter de répondre à la question : qui a donné l’ordre de tuer Darlan ? Pour les uns c’était Winston Churchill, pour d’autres le général de Gaulle, pour d’autres encore les services secrets américains, et j’en passe. Certains auteurs ont même affirmé qu’il n’y avait jamais eu de complot, que Bonnier de La Chapelle avait agi seul à la suite d’un tirage au sort avec quelques-uns de ses jeunes camarades…
De plus en plus confuse, l’affaire de l’assassinat Darlan avait fini par devenir une des plus grandes énigmes de notre histoire contemporaine. On a redécouvert en 2016 le dossier du juge d’instruction. Intitulé par Voituriez « Dossier d’Astier de La Vigerie et consorts », il se trouve au dépôt central d’archives de la justice militaire situé à Le Blanc, une petite commune de l’Indre. Après s’être égaré dans les archives du tribunal militaire d’Alger, sans doute à cause de son contenu très sensible, la guerre d’Algérie avait ensuite empêché son transfert en France pendant de nombreuses années.
Geoffroy d’Astier de La Vigerie, François, Henri et Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Compagnons de la Libération, éditions Argel, 1990 ;
Geoffroy d’Astier de La Vigerie, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Combattant de la Résistance et de la Liberté, Editions France-Empire, 2009
Geoffroy d’Astier de La Vigerie, L’Exécution de Darlan, la fin d’une énigme, Editions Librinova, 2022








Publié par jcdurbant 












































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